Un produit vendu pour protéger les cultures peut se retrouver dans une chambre, dilué dans une bouteille et pulvérisé avant le coucher. En République démocratique du Congo (RDC), des signalements d’intoxication mettent en lumière les risques de cet usage domestique de pesticides agricoles contenant du dichlorvos.

Des cas signalés dans trois villes

Entre le 7 décembre 2025 et le 25 février 2026, des soignants et un centre antipoison ont recensé 22 cas présumés après des pulvérisations à l’intérieur de logements ou d’hôtels, à Kinshasa, Lubumbashi et Kolwezi. Quatorze personnes ont été hospitalisées. Les symptômes rapportés incluent notamment des maux de tête, des étourdissements, des nausées et des difficultés respiratoires.

Ces chiffres proviennent d’une série de cas publiée dans une revue scientifique. Ils concernent l’usage domestique de deux produits, Lava et Sniper, tous deux décrits comme contenant du dichlorvos. Ils ne signifient donc pas que les 22 intoxications sont attribuées au seul Lava. Les auteurs précisent aussi que les données ne permettent pas de confirmer chaque exposition par une analyse biologique. Il s’agit de cas suspectés, pas d’un décompte national exhaustif.

Selon l’étude, les produits liquides étaient parfois transvasés dans des vaporisateurs improvisés. Les personnes les utilisaient surtout le soir, portes et fenêtres fermées, parfois dans des pièces où se trouvaient d’autres membres de la famille. Les chercheurs signalent qu’un patient hospitalisé à Kinshasa était arrivé dans le coma, puis avait récupéré. Les personnes hospitalisées recensées dans la série ont toutes survécu.

Un pesticide agricole détourné de son usage

Le dichlorvos est un insecticide organophosphoré, une famille de substances qui peut perturber le fonctionnement du système nerveux en cas d’exposition. La toxicité dépend notamment de la quantité, de la durée et de la voie d’exposition. Une pulvérisation dans un espace clos peut exposer directement les occupants, surtout si le produit est inhalé.

La classification de l’Organisation mondiale de la santé distingue les pesticides selon leur danger aigu. L’OMS classe le dichlorvos parmi les substances hautement dangereuses dans sa classification recommandée. Cela ne permet pas, à lui seul, de déterminer le risque exact de chaque produit ou de chaque exposition : la concentration et les conditions d’utilisation comptent également.

Les chercheurs décrivent Lava comme un produit destiné à la lutte antiparasitaire agricole ou professionnelle, et non à la pulvérisation des pièces de vie. Le détournement de ces produits pour lutter contre les moustiques et les cafards pose ainsi une question de santé publique, mais aussi de réglementation : disponibilité dans le commerce, contrôle des circuits de vente, étiquetage compréhensible et information sur les usages autorisés.

Des règles à faire appliquer

La présence du produit sur des marchés congolais ne suffit pas à établir qu’il est autorisé à la vente ou à l’usage domestique. Une étude publiée en 2024 sur les pesticides au Sud-Kivu relevait déjà des lacunes de contrôle et identifiait Lava comme un produit au dichlorvos non autorisé dans le contexte étudié. Cette observation régionale ne remplace toutefois pas une vérification du statut réglementaire actuel de chaque produit et de chaque lot en RDC.

Un autre signal réglementaire est intervenu en août 2026 : des médias congolais ont rapporté un communiqué de l’Autorité congolaise de réglementation pharmaceutique interdisant les produits contenant du dichlorvos. Cette décision concerne notamment Sniper. Les informations consultées ne permettent pas de confirmer indépendamment tous les détails de son application à Lava, ni l’état des retraits dans les points de vente. La distinction entre annonce réglementaire et contrôle effectif reste donc essentielle.

Au Canada, les autorités indiquent que Lava 100% EC et d’autres insecticides au dichlorvos ne sont pas homologués. Cette mesure vise les produits non autorisés sur le marché canadien ; elle ne signifie pas que tous les usages du dichlorvos sont interdits partout dans le monde. En Europe, le dichlorvos n’est plus autorisé comme substance active dans les produits phytopharmaceutiques. Les règles diffèrent selon les juridictions et les catégories de produits.

Un enjeu qui dépasse les foyers concernés

À Kinshasa, capitale de la RDC, comme à Lubumbashi et Kolwezi, le problème se joue au croisement de la lutte contre les nuisibles, de l’accès à des solutions adaptées et de la surveillance sanitaire. Les familles qui utilisent ces produits cherchent à protéger leur logement. Mais l’absence de conseils fiables, l’emballage parfois transvasé et l’usage dans des pièces fermées augmentent le risque pour les personnes présentes, notamment les enfants.

La série de cas illustre aussi l’importance d’une surveillance toxicologique accessible. Le centre antipoison de Lubumbashi a contribué au recueil des signalements, tandis que des professionnels de Kinshasa et de Kolwezi ont transmis des données cliniques. Les auteurs soulignent les limites de ce dispositif : surveillance passive, période courte et absence de mesures de cholinestérase, indicateur biologique utile pour évaluer une exposition aux organophosphorés. Le nombre réel d’incidents pourrait donc être différent, sans que l’étude permette de le chiffrer.

La question concerne enfin les échanges régionaux. La RDC appartient notamment à la Communauté d’Afrique de l’Est et à la SADC, deux ensembles où circulent marchandises et produits agricoles. Une réponse durable dépendra de contrôles cohérents à l’importation et dans la distribution, mais aussi d’informations accessibles aux détaillants et aux ménages. Le suivi de l’interdiction annoncée en août, la traçabilité des produits et la publication de données sanitaires plus complètes permettront de mesurer si les alertes se traduisent par une réduction réelle des expositions.