Qui produit le savoir sur un territoire, et qui en fixe le récit ? Du XIXᵉ siècle aux premières décennies du XXIᵉ, des femmes venues d’Europe et des États-Unis ont parcouru plusieurs régions africaines comme voyageuses, chercheuses, pilotes ou soignantes. Leurs travaux ont parfois déplacé les frontières du savoir. Ils restent aussi marqués par les rapports coloniaux et les institutions de leur époque.
Des voyages inscrits dans des histoires locales
Ces itinéraires ne racontent pas une seule Afrique. Mary Kingsley sillonne l’Afrique de l’Ouest, notamment les territoires actuels du Gabon et du Cameroun. Isabelle Eberhardt écrit depuis l’Algérie colonisée. Gertrude Caton-Thompson fouille le Grand Zimbabwe, dans l’actuel Zimbabwe. Mary Leakey travaille en Tanzanie, tandis que Jane Goodall y mène une longue étude des chimpanzés. Chacune intervient dans des contextes politiques, sociaux et scientifiques distincts.
Au XIXᵉ siècle, les sociétés savantes et les récits de voyage européens contribuent à façonner les représentations du continent. Les femmes y accèdent rarement aux mêmes positions que les hommes. Mais franchir ces obstacles ne signifie pas échapper aux structures impériales : plusieurs exploratrices dépendent de musées, de financements ou de réseaux coloniaux. Leurs écrits renseignent donc à la fois sur leurs observations et sur le regard de leur époque.
Observer, écrire et parfois contester les certitudes
Mary Kingsley (1862-1900) voyage en Afrique de l’Ouest dans les années 1890. Elle décrit des pratiques sociales et religieuses, collecte des spécimens et publie Travels in West Africa en 1897. Son intérêt pour les sociétés rencontrées a contribué à nuancer certains jugements européens. Toutefois, ses textes portent aussi les limites et les contradictions d’une observatrice britannique de l’époque impériale. Ils ne doivent pas être lus comme une voix africaine, mais comme des témoignages situés. La notice bibliographique consacrée à son voyage ouest-africain permet d’en situer les lieux et la publication.
Née aux Pays-Bas, Alexine Tinne (1835-1869) explore le Haut-Nil avec des proches et d’autres voyageurs européens. Entre 1862 et 1864, elle participe à une expédition dans la région du Bahr el-Ghazal, aujourd’hui au Soudan du Sud. En 1869, elle prend la tête d’une caravane dans le Sahara, mais meurt pendant le trajet vers Ghat, dans l’actuelle Libye. Son parcours témoigne des ambitions scientifiques et des risques des expéditions du XIXᵉ siècle.
Delia Akeley (1869-1970), Américaine, commence par accompagner les missions de son mari en Afrique de l’Est. Elle dirige ensuite ses propres expéditions, notamment pour le Brooklyn Museum. Dans les années 1920, ses observations portent sur la faune et les populations de l’Afrique équatoriale. Ses récits mêlent zoologie, photographie et souvenirs de terrain : une production scientifique et littéraire, réalisée dans un univers muséal où les chercheuses restent peu nombreuses.
En Algérie, Isabelle Eberhardt (1877-1904) choisit une trajectoire différente. Écrivaine née à Genève, elle apprend l’arabe, adopte l’islam et voyage sous le nom de Si Mahmoud Saadi. Ses textes décrivent des vies quotidiennes, des pratiques spirituelles et les rapports de domination du contexte colonial. Elle meurt à Aïn Sefra en 1904, lors d’une crue qui détruit la maison où elle séjournait. Ses manuscrits sont ensuite publiés en partie à titre posthume.
Archéologie, évolution et récits de terrain
Les fouilles de Gertrude Caton-Thompson (1888-1985) au Grand Zimbabwe prennent place dans un débat marqué par des préjugés coloniaux. En 1929, l’archéologue britannique étudie le site et contribue à établir, avec les recherches antérieures de David Randall-MacIver, son origine africaine. Le monument est l’œuvre de sociétés africaines, et non d’une civilisation extérieure comme le prétendaient certaines théories racistes. L’enjeu dépasse l’histoire d’une chercheuse : il concerne la reconnaissance de la capacité des sociétés africaines à bâtir des centres politiques et économiques majeurs. Les travaux de l’UNESCO sur l’histoire générale de l’Afrique replacent ces débats dans une histoire du continent écrite à partir de recherches historiques et archéologiques.
Freya Stark (1893-1993) est surtout associée au Moyen-Orient, mais ses voyages et récits ont aussi nourri les représentations européennes des régions voisines de l’Afrique du Nord. Il faut donc distinguer son parcours de celui des femmes dont l’essentiel des travaux s’est déroulé sur le continent. Cette distinction rappelle qu’une sélection de « pionnières africaines » peut parfois réunir des itinéraires très différents sous une même étiquette.
En Tanzanie, Jane Goodall (1934-2025) commence en 1960 l’observation de chimpanzés sauvages dans le parc national de Gombe. Elle documente notamment l’usage d’outils par ces primates, contribuant à transformer les méthodes et les débats de la primatologie. Elle fonde ensuite le Jane Goodall Institute. L’organisation a confirmé son décès, le 1ᵉʳ octobre 2025, à l’âge de 91 ans ; les Nations unies ont également rendu hommage à son travail et à son engagement. Le Jane Goodall Institute France revient sur sa vie et ses recherches en Tanzanie. Les Nations unies rappellent aussi la portée de ses travaux.
Mary Leakey (1913-1996), elle aussi paléoanthropologue, marque durablement la recherche en Afrique de l’Est. En Tanzanie, ses équipes mettent au jour des fossiles et des outils à Olduvai. À Laetoli, les empreintes d’hominidés découvertes par son équipe sont datées d’environ 3,66 millions d’années. Elles apportent des indices majeurs sur la marche bipède ancienne. Cette histoire scientifique repose sur un travail collectif, même si les récits populaires retiennent souvent le nom d’une seule personne. Un document de l’UNESCO présente les recherches menées à Laetoli.
Se déplacer pour soigner et ouvrir de nouvelles voies
Au Kenya, Anne Spoerry (1918-1999), médecin française installée dans le pays, utilise l’avion pour rejoindre des communautés éloignées. À partir des années 1960, elle travaille avec l’organisation médicale AMREF, aujourd’hui connue sous le nom d’Amref Health Africa. Ses tournées contribuent à rendre possibles des consultations et des soins dans des zones difficiles d’accès. Son parcours comprend aussi un épisode controversé : après la guerre, elle fait l’objet d’accusations liées à son activité à Ravensbrück. Les poursuites engagées en Suisse sont abandonnées en 1947, faute de preuves jugées suffisantes. Ce dossier documenté interdit le portrait sans nuance. Le Dictionnaire historique de la Suisse détaille les accusations et l’issue judiciaire.
Beryl Markham (1902-1986), élevée au Kenya, devient entraîneuse de chevaux puis pilote. Le 4 septembre 1936, elle décolle d’Angleterre pour tenter une traversée en solitaire de l’Atlantique Nord d’est en ouest. Un problème de carburant la contraint à atterrir en Nouvelle-Écosse. Son vol, comme ses années de pilote en Afrique de l’Est, illustre une autre manière de parcourir les territoires : depuis le ciel, au service d’activités liées à l’aviation et aux transports.
Un héritage à relire, pas à isoler
Ces femmes ont travaillé dans des domaines variés, mais leurs récits ne remplacent pas ceux des guides, interprètes, ouvriers, chercheurs et habitants qui ont rendu les expéditions possibles. Les sources disponibles rendent souvent ces collaborateurs moins visibles que les voyageuses célèbres. Les archives et les études contemporaines peuvent aider à rétablir cette part collective, sans effacer les contributions documentées des exploratrices.
Leur héritage se mesure autant aux connaissances produites qu’aux questions qu’il laisse ouvertes : qui finance la recherche, qui conserve les objets et les données, et qui signe les découvertes ? Du Grand Zimbabwe aux sites tanzaniens, ces débats touchent aujourd’hui les musées, les universités et les communautés locales. Relire ces parcours exige donc de reconnaître à la fois leurs avancées, leurs limites et le rôle des sociétés africaines dans la construction du savoir sur leur propre histoire.