À In Ekker, dans le sud algérien, assainir un ancien site nucléaire ne consiste pas seulement à retirer des matériaux. Il faut aussi savoir précisément où se trouvent les déchets, mesurer les risques et protéger les personnes qui vivent ou travaillent à proximité. C’est sur ce terrain, autant que sur celui de la mémoire, que se joue la nouvelle opération annoncée le 1er novembre.
Un site saharien au cœur d’un dossier ancien
Le site de Béryl se trouve à In Ekker, dans la wilaya de Tamanrasset, au cœur du Hoggar. Cette région du Sahara algérien a accueilli des essais nucléaires français pendant la période coloniale et après l’indépendance. Au total, la France a réalisé 17 essais dans le Sahara entre 1960 et 1966 : quatre à l’air libre près de Reggane et treize souterrains à In Ekker, selon les données reprises dans un rapport parlementaire français. Le rapport de l’Assemblée nationale sur les essais au Sahara rappelle notamment les défauts de confinement survenus lors de certains tirs.
Béryl est aussi le nom du tir souterrain réalisé le 1er mai 1962 dans une galerie du massif du Hoggar. L’accident de confinement a entraîné la sortie de matières radioactives hors de la galerie. Les conséquences sanitaires et environnementales à long terme restent un sujet de recherche et de controverse. Il faut donc distinguer les faits historiques établis des estimations sur l’exposition actuelle : les données disponibles ne permettent pas d’affirmer un bilan précis pour les habitants concernés.
La date choisie pour lancer la nouvelle campagne renvoie à un autre moment majeur de l’histoire algérienne. Le 1er novembre 1954 marque le déclenchement de l’insurrection du Front de libération nationale contre la domination française. Cette commémoration donne à l’opération une portée politique et mémorielle, mais ne remplace pas les informations techniques nécessaires pour évaluer les résultats du chantier.
Une deuxième campagne, des résultats à documenter
Le ministère algérien de la Défense a annoncé le lancement, le dimanche 1er novembre 2026, d’une deuxième opération d’assainissement du site E2 Béryl. L’agence publique algérienne APS rapporte que des moyens humains et matériels nationaux sont mobilisés. L’annonce confirme le démarrage d’une nouvelle phase, mais ne détaille ni les volumes de déchets concernés, ni les mesures de radioactivité effectuées, ni les modalités de stockage des matériaux retirés. Le communiqué relayé par l’APS ne fournit pas, dans les éléments publiés, de bilan technique permettant de mesurer l’étendue des travaux.
Le ministère algérien affirme que la France refuse d’assumer ses responsabilités et de transmettre la cartographie des déchets enfouis. Cette accusation doit être rapportée comme la position d’Alger. Elle n’épuise toutefois pas le dossier : une réponse publiée par l’Assemblée nationale française en septembre 2026 indique qu’un dossier réunissant les cartes et informations détenues par la France a été remis aux autorités algériennes lors de la visite présidentielle française d’août 2022. Les deux versions ne précisent pas si les documents transmis répondent aux besoins actuels des équipes algériennes, ni si des informations supplémentaires restent demandées. La réponse du gouvernement français au Parlement fait état de cette remise de documents.
Ce désaccord montre que la question ne se limite pas à l’existence de cartes. Elle porte aussi sur leur précision, leur exhaustivité et leur partage avec les experts chargés d’intervenir. Sans données localisées et accessibles, il est difficile d’établir un inventaire complet, de fixer des priorités de sécurisation et de suivre les risques dans la durée. À ce stade, aucun chiffre fiable et recoupé ne permet de confirmer le nombre de personnes actuellement exposées autour du site.
Entre protection locale et relation franco-algérienne
Pour les habitants de Tamanrasset et des localités voisines, l’enjeu concret est d’obtenir des informations compréhensibles sur les zones surveillées, les consignes de sécurité et les contrôles environnementaux. Une opération annoncée ne suffit pas à démontrer que le site est dépollué. Il faudra connaître les méthodes employées, les substances retirées, les mesures réalisées avant et après les travaux, ainsi que la destination des déchets récupérés.
La responsabilité pratique se joue aussi entre plusieurs institutions. Les autorités algériennes pilotent la campagne annoncée et disposent de compétences nationales mobilisées sur le terrain. La France détient des archives historiques et des informations relatives à son programme d’essais. Des experts indépendants et des chercheurs peuvent contribuer à vérifier les mesures, à condition d’avoir accès aux données et aux sites concernés. Le rapport du Sénat français sur les conséquences des essais documentait déjà les enjeux de contamination et de surveillance, sans fournir pour autant un état actuel complet du site.
Ce dossier s’inscrit dans une relation bilatérale régulièrement marquée par les différends sur la mémoire, les archives et les responsabilités de la période coloniale. Mais sa portée dépasse les échanges diplomatiques entre Alger et Paris : il concerne la protection de l’environnement et la prise en compte des populations affectées par des activités militaires anciennes. Dans le cadre africain, l’Union africaine et les mécanismes régionaux de coopération environnementale peuvent nourrir les discussions sur la surveillance des risques transfrontaliers. Cela ne signifie pas que les effets du site de Béryl sont établis au-delà de l’Algérie ; cela souligne plutôt l’intérêt de données transparentes lorsqu’un héritage radioactif concerne un espace aussi vaste que le Sahara.
La prochaine étape sera donc d’évaluer ce que cette deuxième campagne accomplit réellement. La publication de résultats mesurables — zones traitées, déchets retirés, niveaux de radioactivité et suivi des populations — permettrait de distinguer une annonce institutionnelle d’un progrès vérifiable. Pour les habitants, comme pour les relations entre les deux pays, la qualité des informations partagées pèsera autant que le lancement des travaux.