À Kinshasa, une mort survenue après une marche de l’opposition est devenue un test pour deux institutions : la justice, chargée d’établir les faits, et la présidence, dont les déclarations peuvent peser sur la confiance dans l’enquête.
Le dossier concerne Manassé Lomboto, militant de l’ADD Congo, et Prince Epenge, opposant poursuivi pour « propagation de faux bruits » et détenu à la prison centrale de Makala. Les versions sur les circonstances du décès divergent. Or le chef de l’État s’est exprimé publiquement sur l’affaire alors que la procédure judiciaire est en cours.
Une marche contestée, des récits opposés
Le 15 septembre 2026, la Coalition Article 64 (C64), un regroupement de partis et d’opposants mobilisés notamment autour de l’ordre constitutionnel, a organisé une marche à Kinshasa. La coalition contestait les projets de réforme constitutionnelle débattus dans le pays. Manassé Lomboto est mort le même jour, après avoir été blessé dans le contexte des incidents liés à la manifestation, selon des informations publiées par plusieurs médias congolais.
Les responsabilités restent disputées. Prince Epenge et des responsables de l’opposition ont accusé des membres de la Force du progrès, structure associée à l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), le parti présidentiel. Ces accusations ne constituent pas, à ce stade, une conclusion judiciaire. Le parti au pouvoir et ses responsables contestent la version de l’opposition. Les circonstances exactes du décès doivent être établies par l’enquête.
Le parquet de grande instance de Kinshasa/Kalamu a ouvert une enquête et demandé à l’hôpital du Cinquantenaire de conserver la dépouille le temps des investigations. Cette mesure, signalée par Actualite.cd et Digital Congo, vise officiellement à préserver les éléments utiles à la procédure. Elle a aussi retardé les obsèques, affectant directement la famille et les proches du militant.
Les déclarations présidentielles au cœur de la polémique
Le 30 octobre, lors d’un échange avec la diaspora congolaise en Russie, Félix Tshisekedi a défendu son bilan en matière de manifestations et commenté l’arrestation de Prince Epenge. Il a contesté le lien entre la marche et le décès de Lomboto, affirmant que celui-ci était mort de maladie. Cette affirmation présidentielle ne remplace pas les conclusions attendues de l’enquête médico-légale et judiciaire.
Le président a également soutenu que son mandat n’avait pas été marqué par des morts lors de manifestations, opposant sa gestion à celle de son prédécesseur, Joseph Kabila. La déclaration a été rapportée par Radio Okapi, qui précise que Tshisekedi présentait l’interpellation d’Epenge comme liée à la diffusion présumée de fausses informations, et non à son statut d’opposant.
Cette prise de parole a suscité des protestations de responsables de l’opposition. Martin Fayulu a réclamé une enquête indépendante et maintenu que Lomboto avait été agressé. Jean-Marc Kabund a, lui, estimé que les commentaires du président risquaient d’influencer les magistrats. Ces réactions expriment les positions de leurs auteurs ; elles ne tranchent pas le fond du dossier.
Le débat dépasse toutefois la querelle entre camps. Dans un État de droit, une enquête portant sur la mort d’un militant doit pouvoir examiner les éléments à charge comme à décharge, sans que les déclarations politiques ne soient prises pour des conclusions. La présomption d’innocence de Prince Epenge et le droit de la famille de Lomboto à connaître les circonstances du décès sont deux exigences distinctes, mais compatibles.
Justice, liberté d’expression et Constitution
L’affaire prend place dans un climat de tension politique autour de l’avenir de la Constitution. La C64 s’oppose aux initiatives de réforme, tandis que des responsables de la majorité défendent la possibilité d’un changement soumis à la décision populaire. L’opposition redoute que cette séquence ouvre la voie à une prolongation du pouvoir présidentiel. Le débat est sensible, car le texte en vigueur limite le nombre de mandats présidentiels.
La Constitution confie au président un rôle de garant du texte fondamental, tout en prévoyant des procédures de révision. Dans ce contexte, les critiques adressées à Félix Tshisekedi portent autant sur le contenu de ses propos que sur leur effet possible sur l’indépendance de la justice. L’Association africaine de défense des droits de l’homme (ASADHO) a également exprimé ses réserves, selon les comptes rendus de la polémique.
Prince Epenge est poursuivi pour « propagation de faux bruits », une infraction invoquée par les autorités dans cette procédure. La qualification exacte des faits et les éléments retenus devront être présentés dans le cadre judiciaire. Pour les opposants, son arrestation nourrit la crainte que la loi soit utilisée contre la contestation. Pour les autorités, elle répond à des accusations de diffusion d’informations qu’elles jugent fausses. Seule une procédure transparente peut permettre d’évaluer ces arguments.
Le traitement de l’affaire compte aussi pour les habitants de Kinshasa, où manifestations, circulation et activité commerciale se croisent dans un espace urbain dense. Les restrictions ou heurts touchent les manifestants, mais aussi les riverains, les vendeurs et les travailleurs qui dépendent des déplacements quotidiens. Pour la famille de Lomboto, l’enjeu immédiat reste l’accès à la vérité et la possibilité d’organiser les funérailles.
Un enjeu régional de confiance institutionnelle
La République démocratique du Congo appartient à la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) et à la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC). Les tensions politiques à Kinshasa s’inscrivent ainsi dans un environnement régional où les institutions sont régulièrement appelées à défendre les règles constitutionnelles et les processus électoraux. La crédibilité de ces règles dépend aussi de la capacité des autorités nationales à garantir des enquêtes impartiales.
Les prochaines étapes concrètes seront les actes du parquet, les éventuelles expertises médico-légales et la présentation des éléments retenus dans le dossier Epenge. En parallèle, le débat sur la Constitution continuera d’alimenter les rapports de force entre majorité et opposition. Tant que les résultats de l’enquête ne sont pas rendus publics, il faut distinguer les faits établis des accusations politiques. C’est à cette condition que la justice pourra répondre aux questions de la famille et réduire la défiance dans le pays.