À Yaoundé, une moto sans plaque peut devenir impossible à relier à son propriétaire après une infraction. Le gouvernement camerounais veut donc déplacer le contrôle en amont : jusqu’au point de vente, avant même que le deux-roues ne prenne la route.
Identifier avant la première course
Le 6 octobre 2023, le ministre de l’Administration territoriale, Paul Atanga Nji, a demandé aux vendeurs et importateurs d’immatriculer les motos et d’identifier les acheteurs avant la livraison. Il a averti que les boutiques contrevenant à cette consigne pourraient être fermées et leurs responsables poursuivis. L’annonce a été faite lors d’une réunion à Yaoundé avec des acteurs du secteur et des autorités locales. Ces éléments ont été rapportés par Cameroon Tribune et Actu Cameroun.
La mesure vise à rendre les engins et leurs propriétaires traçables. Le ministère a lié cette difficulté aux enquêtes sur des crimes commis avec des motos. À Douala, les autorités avaient saisi plus de 1 200 motos lors de contrôles ; plus de 1 000 seraient restées en fourrière, faute de propriétaires identifiés, selon les chiffres rapportés par Cameroon Tribune. Ce bilan local illustre un problème administratif, mais ne démontre pas que les motos non immatriculées servent toutes à des activités criminelles.
Le ministre a également présenté l’immatriculation à la vente comme une responsabilité des commerçants. Autrement dit, l’État ne veut plus s’appuyer uniquement sur des contrôles routiers ou sur l’identification des conducteurs déjà en activité. La consigne part du vendeur et de l’acheteur, au moment où la moto change de mains.
Sécurité publique et moyens de subsistance
Pour les usagers victimes d’agressions, l’identification peut faciliter le signalement d’un véhicule et aider les enquêteurs. Mais une plaque ne prévient pas à elle seule une agression, et elle ne garantit pas que l’identité enregistrée corresponde toujours à la personne qui conduit. L’effet concret dépendra donc de la qualité des registres, de leur mise à jour et de la capacité des services à les consulter rapidement.
La règle touche aussi des travailleurs et des commerçants dont les revenus dépendent de la vente ou de l’usage quotidien des deux-roues. Dans le récit d’origine, un vendeur de Yaoundé dit avoir vu deux clients renoncer à l’achat après l’annonce. Ce témoignage isolé ne permet pas de mesurer l’impact sur le marché, mais il signale une question pratique : qui prend en charge les démarches et les coûts d’immatriculation avant la vente ?
Cette question est particulièrement importante pour le transport informel. Les motos-taxis répondent à des besoins de déplacement dans des quartiers parfois éloignés des axes desservis par les transports collectifs. Une politique d’identification peut clarifier les responsabilités et améliorer le suivi des véhicules. À l’inverse, des procédures coûteuses, lentes ou inégalement appliquées risquent de pousser certains conducteurs hors des circuits déclarés, sans renforcer la sécurité.
Le ministère des Transports, les autorités administratives, les communes, les vendeurs et les syndicats ont donc des rôles distincts. Les organisations de conducteurs ont réclamé, dans le récit fourni, un fichier partagé avec les mairies afin de relier les motos aux propriétaires et aux conducteurs. Cette proposition renvoie à un enjeu central : une plaque seule identifie un véhicule, tandis qu’un registre cohérent doit permettre de vérifier qui en est responsable.
Un défi de coordination à l’échelle du Cameroun
À Yaoundé, capitale du Cameroun, comme à Douala, l’application dépendra de la coordination entre les services nationaux et les collectivités locales. Les deux villes concentrent une part importante des déplacements et des activités de moto-taxi. Toutefois, la mesure annoncée à Yaoundé concerne un problème qui ne s’arrête pas aux limites de la capitale : les motos circulent entre communes et régions, tandis que les registres et les pratiques de contrôle peuvent varier.
Les autorités ont aussi évoqué des agressions attribuées à des conducteurs de moto-taxis. Ces accusations doivent rester attribuées : l’activité regroupe des travailleurs aux profils variés, et l’absence de plaque ne suffit pas à établir une responsabilité pénale. Une réponse équilibrée doit faciliter les enquêtes sans assimiler l’ensemble des conducteurs à des délinquants.
Le précédent des motos saisies à Douala montre également la limite d’une politique reposant surtout sur les rafles : les véhicules peuvent rester immobilisés si les propriétaires ne sont pas retrouvés. L’identification au moment de la vente cherche à prévenir cette impasse. Mais son efficacité ne pourra être évaluée qu’avec des données sur les immatriculations, les contrôles, les sanctions et les évolutions des infractions, ventilées par ville et dans le temps.
Ce qu’il faudra mesurer
Pour les Camerounais, l’enjeu est double : réduire l’anonymat des véhicules utilisés lors d’infractions et maintenir un moyen de transport accessible. La mise en œuvre devra préciser les démarches, les délais, les frais éventuels et le traitement des motos déjà en circulation. Sans ces informations, vendeurs et conducteurs risquent de supporter une obligation dont les modalités restent floues.
À l’échelle régionale, le dossier concerne la mobilité urbaine et la sécurité dans une Afrique centrale où les déplacements quotidiens reposent souvent sur plusieurs modes, formels et informels. Le Cameroun est membre de la CEMAC, la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale ; toutefois, cette annonce relève d’abord de l’application nationale. Son intérêt pour la région tient surtout aux questions qu’elle pose : comment partager les données, préserver les revenus des conducteurs et rendre les enquêtes plus efficaces sans criminaliser toute une profession ?
La réussite de la mesure ne se jugera donc pas au nombre de plaques délivrées seulement. Il faudra aussi savoir si les fichiers sont fiables, si les contrôles restent transparents et si les agressions diminuent sans exclure les travailleurs de la route. C’est cette combinaison, plus que l’interdiction de vendre une moto non immatriculée prise isolément, qui déterminera l’effet réel de la décision à Yaoundé et dans le reste du pays.