Dans la médina de Moroni, les images ne sont pas accrochées à distance de la vie : elles prennent place sur les murs et au fil des ruelles. Le choix transforme la visite en rencontre entre photographes, habitants et mémoire des Comores. Il pose aussi une question concrète : comment faire de la photographie un métier durable dans l’archipel ?
Une exposition au cœur de la ville
La deuxième édition du PICA Festival se tient à Moroni du 26 au 30 octobre 2026. Organisé par l’association Seaview Artwork, le rendez-vous est consacré aux pratiques culturelles. Quinze photographes, dont six venus d’autres pays, y présentent une centaine d’œuvres, selon les informations publiées à l’ouverture du festival.
Les scènes exposées vont du quotidien aux célébrations religieuses. Un cliché en noir et blanc de René Paul Savignan, montrant un bébé pendant son bain, a retenu l’attention d’une visiteuse. Elle y a vu une scène ordinaire rendue singulière par le regard du photographe. L’image rappelle que le patrimoine culturel ne se limite pas aux monuments ou aux cérémonies : il comprend aussi les gestes familiers et les liens entre générations.
Une autre série suit le maoulida des pêcheurs, à Anjouan. Cette célébration de la naissance du prophète Mohammed rassemble chants, danses et habitants autour d’un événement partagé. Le photographe Farouk Djamily décrit une fête ouverte, qui a duré plusieurs heures et mobilisé les rues. Présentées côte à côte, ces images donnent à voir des pratiques situées dans des lieux et des communautés précis, plutôt qu’une culture comorienne uniforme.
La médina devient ainsi un espace d’exposition à ciel ouvert. Les habitants et les visiteurs croisent les œuvres pendant leurs déplacements, sans avoir à franchir les portes d’une galerie. Cette démarche s’inscrit dans un contexte nouveau : en juillet 2026, l’UNESCO a inscrit les médinas des sultanats historiques des Comores au patrimoine mondial, dont celle de Moroni. La reconnaissance internationale accroît l’attention portée à ces lieux ; elle rend aussi plus visible l’enjeu de leur transmission et de leur vie quotidienne. La décision de l’UNESCO sur les médinas comoriennes précise le cadre de cette inscription.
Faire reconnaître un métier encore peu structuré
Au-delà des expositions, les organisateurs veulent renforcer la place des photographes comoriens. Le secteur dispose de talents, mais les possibilités de formation, de diffusion et de documentation restent limitées. Dans la presse écrite, explique le cofondateur du festival Ali Ahmed Mahamoud, les images servent souvent à illustrer des événements. Le photoreportage et les espaces consacrés à la photographie sont rares.
Cette faiblesse des débouchés pèse sur les parcours professionnels. Sans lieux d’exposition réguliers, archives accessibles ni commandes diversifiées, les photographes ont plus de mal à faire connaître leur travail et à en tirer un revenu stable. Les difficultés ne concernent donc pas seulement les artistes : elles touchent aussi la mémoire collective, faute de structures capables de conserver et de transmettre les images produites dans le pays.
Ali Ahmed Mahamoud évoque également le manque de financements culturels. Le festival défend un projet de musée de la photographie contemporaine et historique des Comores. À court terme, l’équipe espère créer au moins un musée virtuel, pour rassembler des références et rendre les œuvres consultables. Cette ambition rejoint les démarches engagées lors de la première édition, en 2024, qui avait notamment remis en lumière le travail du photographe comorien Mbaraka Sidi. La couverture comorienne de cette première édition documentait déjà le lien entre photographie, identité et mémoire.
Seaview Artwork travaille par ailleurs avec des partenaires de La Réunion et l’Université des Comores pour avancer sur la formation. Le projet reste à concrétiser, mais il répond à un besoin identifié par les professionnels : acquérir des compétences techniques, développer une pratique documentaire et disposer de références locales. L’enjeu est aussi de permettre aux jeunes photographes de bâtir leur parcours dans l’archipel, plutôt que de dépendre uniquement d’occasions ponctuelles.
Un dialogue à l’échelle de l’océan Indien
La présence de photographes étrangers inscrit le festival dans les échanges artistiques de l’océan Indien. Les Comores partagent avec leurs voisins des circulations humaines, des histoires et des pratiques culturelles, sans que celles-ci soient identiques d’une île ou d’un pays à l’autre. En faisant dialoguer les regards, le PICA peut contribuer à une scène régionale où les artistes comoriens participent à la définition des récits sur leur société.
Cette ambition prend place dans une région où la coopération culturelle passe notamment par la Commission de l’océan Indien, organisation intergouvernementale réunissant les Comores, Madagascar, Maurice, les Seychelles et la France au titre de La Réunion. Le festival n’est pas une initiative de cette organisation, mais ses échanges artistiques font écho à l’idée d’une coopération construite depuis les sociétés insulaires elles-mêmes.
Pour les habitants de Moroni, l’exposition rapproche les œuvres du quotidien et met en valeur la médina autrement que comme décor patrimonial. Pour les photographes, elle ouvre une vitrine et nourrit la demande de formation, d’archives et de financement. La suite dépendra de la capacité à transformer cette rencontre annuelle en outils permanents : un programme de formation, des collections accessibles et des lieux où les images comoriennes peuvent être vues, étudiées et conservées.