À Abidjan, tourner une émission ne se résume pas à trouver un plateau. Il faut aussi financer les équipements, les équipes et les jours de préparation. Les studios Mancala veulent réduire une partie de ces obstacles. Leur ouverture pose toutefois une question centrale : qui pourra réellement accéder à cet outil, et à quel prix ?

Un nouvel équipement dans une filière en structuration

La Côte d’Ivoire cherche à renforcer sa place dans la production audiovisuelle ouest-africaine. Depuis l’arrivée de nouvelles chaînes sur la télévision numérique terrestre en 2019, la demande de programmes locaux s’est accrue. Mais les producteurs doivent encore composer avec des plateaux adaptés inégalement, des contraintes techniques et des besoins en compétences spécialisées.

Ce manque d’infrastructures concerne aussi la production de fictions. Les tournages peuvent mobiliser durablement des décors et du matériel, tandis que les studios disponibles ne répondent pas toujours aux exigences de formats plus ambitieux. Les défis ne s’arrêtent pas au plateau : financement, postproduction et disponibilité de techniciens restent des enjeux importants pour la filière.

Inaugurés le 20 octobre 2026 à Abidjan, dans le quartier de Riviera Golf, les studios Mancala s’inscrivent dans ce contexte. La cérémonie s’est tenue en présence des ministres ivoiriens de la Communication et de la Culture. L’Agence Ivoirienne de Presse et le ministère de la Culture ont confirmé la date et l’ouverture de l’infrastructure aux producteurs indépendants. L’Agence Ivoirienne de Presse sur l’inauguration et le ministère ivoirien de la Culture présentent le projet comme un renforcement des capacités nationales.

Des plateaux, mais pas de financement de projets

L’ensemble comprend trois studios de tailles et d’usages différents. Les espaces sont prévus pour accueillir des émissions de divertissement, des jeux, des talk-shows, des podcasts et des formats numériques. Selon le groupe CANAL+, l’infrastructure vise une capacité maximale de plus de 1 000 heures de programmes par an. Ce chiffre est un objectif théorique : le rythme des tournages et le maintien des décors peuvent réduire le volume effectivement produit.

Le directeur général des studios, Michel Mutombo-Cartier, a évalué l’investissement à plus de dix millions d’euros, sans détailler le montant. Il indique que le projet ne vise pas une rentabilité immédiate, le marché étant encore en structuration. Mancala se présente comme un prestataire technique, et non comme un organisme de financement : les producteurs doivent arriver avec un projet déjà financé, vendu ou coproduit.

Cette distinction est importante pour les sociétés indépendantes. Un plateau équipé peut réduire certaines dépenses de location, mais il ne résout pas le coût de l’écriture, du financement, des salaires ou de la distribution. Les conditions tarifaires annoncées seront établies selon les besoins : durée de présence, équipements utilisés et recours ou non aux régies et aux services de postproduction. Des tarifs dégressifs sont prévus pour les tournages plus longs, sans grille publique détaillée annoncée à ce stade.

Cette formule à la carte pourrait aider les petites structures à n’acheter que les services utiles à leur production. Son effet dépendra cependant des devis réels, de la disponibilité des studios et de la capacité des producteurs à intégrer ces coûts à leur budget. L’ouverture affichée à tous ne garantit donc pas, à elle seule, un accès égal.

Un écosystème autour des tournages

Mancala annonce quinze emplois permanents pour l’exploitation du site, la gestion des équipements et l’accompagnement technique. Les équipes de tournage peuvent ensuite réunir plusieurs dizaines de personnes, avec des besoins en réalisation, accueil, restauration et métiers techniques. Le directeur des studios estime qu’une production en activité peut faire graviter 70 à 80 personnes autour d’un tournage. Ce chiffre dépendra du format et de la taille de chaque équipe.

Le projet prévoit également d’accueillir des stagiaires et de renforcer les liens avec les écoles. Les masterclass déjà organisées à Abidjan abordent des métiers variés, du maquillage à la direction de la photographie. Le passage à des stages sur des productions réelles pourrait rapprocher les formations théoriques des contraintes du plateau : horaires, préparation, coordination et maîtrise du matériel.

La question des compétences est déterminante pour que les retombées dépassent les murs du studio. Si les techniciens ivoiriens accèdent aux équipements et aux tournages, l’expérience peut circuler vers d’autres productions, y compris hors de Mancala. À l’inverse, si les infrastructures servent surtout des équipes déjà constituées, les bénéfices pour les nouveaux entrants resteront plus limités.

Une ambition régionale à mesurer dans la durée

La présence d’un opérateur qui diffuse, investit dans les contenus et exploite désormais un grand équipement concentre plusieurs maillons de la chaîne audiovisuelle. Cette intégration peut apporter des moyens et un débouché aux productions. Elle soulève aussi une question de pluralisme économique : les producteurs indépendants auront-ils des conditions d’accès suffisamment transparentes et une marge de négociation réelle ? Le groupe affirme que les studios sont ouverts au secteur, mais les tarifs et les modalités concrètes seront décisifs.

À l’échelle ouest-africaine, Abidjan peut attirer des productions venues des pays voisins et contribuer à faire circuler les compétences. Mais une infrastructure, à elle seule, ne crée ni des financements durables ni des marchés pour les œuvres. Le défi consiste à relier les plateaux aux producteurs, aux diffuseurs, aux écoles et aux circuits de distribution de la région.

Pour la Côte d’Ivoire, l’enjeu est donc moins l’annonce d’une capacité annuelle que son utilisation effective. Le nombre de productions accueillies, la part des clients indépendants, l’emploi de techniciens locaux et l’accès des jeunes aux stages permettront d’évaluer la portée du projet. C’est à ces résultats, plutôt qu’à la seule taille des équipements, que se mesurera la contribution de Mancala à l’industrie audiovisuelle ivoirienne.