À Abidjan, l’enjeu d’un nouveau projet de cinéma se mesure aussi à ce qui se passe après le clap de fin : qui forme les comédiens, qui finance les films et où le public peut-il les voir ? « Premier Continent » entend répondre à une partie de ces questions avec une école panafricaine de théâtre et de cinéma, ainsi qu’un festival international.

Une initiative au moment où la filière se structure

La Côte d’Ivoire dispose déjà de formations et de dispositifs pour les métiers de l’image. En novembre 2025, 150 jeunes, dont 45 femmes, ont ainsi commencé un parcours dans 13 métiers du cinéma et de l’audiovisuel, grâce au programme FIMCA, porté avec des partenaires publics et l’association Africadoc Côte d’Ivoire. Le défi n’est donc pas de partir de zéro, mais de consolider des parcours durables et de relier formation, tournages et débouchés.

Le cadre public a lui aussi évolué. En septembre 2025, l’Office national du cinéma est devenu Côte d’Ivoire Cinéma, établissement chargé notamment de développer et de réguler le secteur, de soutenir la formation continue et de favoriser la création de salles. Ce changement accompagne une ambition plus large : faire grandir une industrie locale, au-delà de productions ponctuelles ou de la seule visibilité internationale.

Cette évolution s’inscrit dans un environnement ouest-africain où circulent les talents, les équipes et les œuvres. Le FESPACO, organisé au Burkina Faso, demeure l’un des grands rendez-vous du cinéma africain. Pour les professionnels ivoiriens, renforcer les formations et les coproductions régionales peut permettre de travailler davantage à l’échelle du continent, sans dépendre d’un seul marché.

Former les acteurs et créer un rendez-vous à Abidjan

L’acteur ivoirien Isaach de Bankolé et le réalisateur et producteur Philippe Lacôte portent « Premier Continent ». Le projet a été présenté à Abidjan en octobre 2026. Il prévoit une école spécialisée dans l’interprétation théâtrale et cinématographique, ainsi que des formations et des masterclasses. Le site envisagé se trouve à Riviera Golf, dans la capitale économique ivoirienne.

La première édition du festival est annoncée pour la fin novembre ou le début décembre 2027. Le programme devrait associer projections, rencontres professionnelles et mise en valeur de films africains. Des séances en plein air dans plusieurs quartiers d’Abidjan sont également envisagées. Elles pourraient élargir l’accès aux œuvres au-delà des publics habitués aux salles, sous réserve de leur mise en œuvre.

Lors du lancement, le 26 octobre, Thierry Frémaux, délégué général du Festival de Cannes, a apporté son soutien à l’idée d’un rendez-vous annuel. Sa présence peut attirer l’attention de professionnels étrangers. Mais la réussite du projet dépendra surtout de sa capacité à servir les créateurs ivoiriens et africains, et à s’inscrire dans le paysage culturel local.

Pour Isaach de Bankolé, l’initiative touche aussi à une mémoire urbaine. Il a rappelé ses débuts à Treichville, où plusieurs grandes salles de cinéma se trouvaient autrefois à proximité. Cette évocation ne résume pas l’histoire de la projection en Côte d’Ivoire, mais souligne une question actuelle : comment faire du cinéma une expérience accessible, et pas seulement une activité de production ou de festival ?

La formation ne suffit pas sans emplois ni diffusion

Professionnaliser le métier d’acteur suppose un apprentissage exigeant, mais aussi des contrats, des rémunérations régulières et des conditions de travail claires. Une école pourra transmettre des techniques et créer des contacts. Elle ne peut toutefois garantir, à elle seule, que les diplômés trouveront des rôles ou pourront vivre de leur métier. Cela dépendra du volume de productions, du financement des films et de la solidité des entreprises du secteur.

Les besoins dépassent le jeu d’acteur. Un tournage mobilise des scénaristes, techniciens, costumiers, responsables de production, monteurs et spécialistes du son. Le développement d’une filière profite donc à plusieurs catégories de travailleurs. Il peut aussi renforcer les compétences disponibles localement et faciliter l’accueil de productions régionales ou internationales, à condition que les équipes ivoiriennes y occupent des postes qualifiés.

La diffusion reste un autre point décisif. Les salles et circuits privés présents à Abidjan offrent des débouchés, mais leur concentration dans la métropole ne garantit pas un accès comparable dans les villes secondaires et les zones rurales. Les projections itinérantes envisagées par le festival pourraient toucher d’autres publics. Leur portée dépendra des lieux retenus, de la régularité des séances et de la diversité des films proposés.

Le projet rejoint ainsi une politique culturelle où interviennent l’État, les opérateurs privés, les producteurs et les réseaux professionnels. La nouvelle institution Côte d’Ivoire Cinéma aura un rôle à jouer dans cette articulation. Les modalités de financement de l’école et du festival, leurs partenariats, leurs critères de sélection et la place donnée aux œuvres de la sous-région seront des indicateurs plus concrets que les annonces seules.

Un pari ivoirien aux résonances panafricaines

Pour la Côte d’Ivoire, l’initiative peut contribuer à transformer une reconnaissance artistique en capacités durables : former, produire, distribuer et conserver les œuvres. Pour les publics, l’enjeu est de voir davantage de récits africains dans les salles et dans leurs quartiers. Pour les professionnels, il s’agit de trouver des débouchés dans un secteur où les compétences doivent rencontrer des financements et des marchés.

La dimension panafricaine annoncée ne prendra corps que si l’école accueille des talents de plusieurs pays, si les collaborations dépassent les frontières et si les films circulent ensuite dans la région. La CEDEAO, organisation d’intégration des États d’Afrique de l’Ouest, constitue un espace pertinent pour ces échanges, même si le projet devra bâtir ses propres partenariats. Le calendrier de 2027 donnera une première mesure de sa capacité à passer de l’ambition à une programmation concrète.

Les promoteurs ont donc devant eux un double chantier : faire exister un festival visible et installer une formation utile sur le long terme. À Abidjan, comme ailleurs dans la région, l’avenir du cinéma dépendra autant des œuvres que des structures qui permettent à celles et ceux qui les créent de travailler et de rencontrer leur public.

Contexte et vérifications : dépêche de l’Agence ivoirienne de presse sur Premier Continent, programme public de formation aux métiers du cinéma et missions de Côte d’Ivoire Cinéma.