Quand un hôpital ferme dans une ville assiégée, les conséquences dépassent ses murs. Les blessés perdent un lieu de soins, les femmes enceintes un accès aux urgences, et les familles la possibilité de rester sur place. À El-Fasher, au Darfour, la répétition des attaques contre les structures médicales a accompagné l’effondrement progressif des soins pendant le siège.

Une enquête publiée le 24 octobre 2026 recense au moins 43 attaques distinctes contre des hôpitaux et d’autres sites de santé entre mai 2024 et octobre 2025. Certaines installations auraient été frappées plusieurs fois. Ces faits s’inscrivent dans la guerre déclenchée en avril 2023 entre les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide (RSF), deux forces autrefois alliées. Le conflit a déplacé les lignes de front et fragmenté le contrôle du territoire. El-Fasher, capitale du Darfour du Nord, était le dernier grand bastion de l’armée dans la région avant sa prise par les RSF, en octobre 2025.

Des soins déplacés, puis frappés à nouveau

Au début de la guerre, l’hôpital universitaire d’El-Fasher a cessé de fonctionner. Une partie de ses services a été transférée à l’hôpital Sud, qui a ensuite subi des bombardements et un raid le 8 juin 2024. Le personnel a fui tandis que des patients et du matériel chirurgical se trouvaient encore dans les locaux, selon des témoignages recueillis auprès de soignants. L’établissement a fermé.

Des médecins ont ensuite déplacé des services vers la maternité saoudienne, devenue l’un des derniers lieux capables de prendre en charge des blessés et des interventions chirurgicales. Des frappes ont néanmoins continué à toucher cet hôpital et d’autres sites médicaux. Des structures pédiatriques et un centre de dialyse ont aussi dû changer d’emplacement après avoir été attaqués. Le déplacement ne garantissait donc pas la sécurité des patients ni des équipes.

Les chiffres sur les victimes doivent rester attribués. L’enquête fait état de 55 membres du personnel médical tués, 120 blessés et 10 personnes portées disparues de force ou enlevées entre avril 2023 et octobre 2025. Ces données illustrent le coût humain pour celles et ceux qui soignent, mais aussi pour les habitants privés de services essentiels.

Les récits des médecins décrivent des équipes qui ont installé des protections de fortune, aménagé des espaces de repli et continué à opérer malgré les dégâts. Un chirurgien a raconté qu’un bloc provisoire avait été touché à plusieurs reprises. Un pharmacien a décrit la fuite du personnel lors du raid contre l’hôpital Sud. Ces témoignages éclairent les conditions de travail, mais ne suffisent pas, à eux seuls, à établir l’auteur de chaque frappe ni l’intention derrière chaque attaque.

Des accusations contestées, un cadre juridique clair

Le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, Volker Türk, a qualifié les éléments rapportés de « profondément inquiétants ». Il a estimé que des attaques répétées contre des infrastructures civiles, notamment des établissements de santé, constituaient de graves violations du droit international humanitaire et pouvaient relever de crimes de guerre. Cette qualification reste une appréciation juridique à examiner au regard des faits et des responsabilités établis.

Les RSF rejettent les accusations. Alaa Eldin Nugud, ministre de la Santé dans l’administration civile qui leur est affiliée, a affirmé que l’hôpital Sud avait servi de base militaire et que des armes y avaient été installées. Des médecins interrogés contestent cette version. L’enquête indique ne pas avoir trouvé de preuve indépendante confirmant les affirmations du ministre. En droit humanitaire, un hôpital bénéficie d’une protection particulière ; celle-ci peut être remise en cause s’il est utilisé pour commettre un acte nuisible à l’adversaire, sous des conditions précises. Une telle allégation ne rend pas automatiquement licite une attaque : les règles de précaution et de proportionnalité demeurent applicables.

Le tableau ne se résume pas à El-Fasher ni à un seul camp. Les deux parties au conflit ont été accusées d’attaques contre des structures de santé. Médecins Sans Frontières rapporte que, lorsque les combats se sont intensifiés en mai 2024, des établissements qu’elle soutenait ont subi des tirs et des bombardements attribués aux deux camps et à des forces alliées. Cela ne crée pas une équivalence automatique entre les incidents : chacun doit être documenté séparément, avec ses circonstances et ses auteurs présumés.

La fragilité du réseau médical soudanais rend chaque fermeture plus lourde. L’hôpital saoudien avait déjà été identifié par MSF comme un établissement crucial pour les soins chirurgicaux. En janvier 2025, l’organisation a aussi signalé qu’une ambulance transportant une patiente en travail avait essuyé des tirs à El-Fasher ; l’auteur n’était alors pas établi. Ces précédents montrent que l’accès aux soins dépend non seulement des bâtiments, mais également de la sécurité des routes, des ambulances, des médicaments et du personnel.

Une crise locale aux conséquences régionales

Pour les habitants, la disparition des soins disponibles frappe différemment selon les besoins. Les personnes blessées doivent parcourir des trajets dangereux ; les patientes enceintes peuvent perdre l’accès à une intervention urgente ; les malades chroniques, notamment ceux qui ont besoin de dialyse, dépendent de structures rares. Les soignants, eux, risquent d’être tués, blessés, enlevés ou contraints de travailler sous la menace. Les familles déplacées vers d’autres zones doivent souvent chercher des services déjà sous pression.

La prise d’El-Fasher a aussi changé l’équilibre du conflit au Darfour. Le contrôle des routes et des villes conditionne les déplacements de civils et l’acheminement de l’aide. Pour les États voisins, notamment ceux liés au Soudan par les mouvements de population et les échanges transfrontaliers, la dégradation de l’accès humanitaire ajoute une pression régionale. L’IGAD, organisation régionale d’Afrique de l’Est, et l’Union africaine sont concernées par les efforts diplomatiques et la protection des civils, même si la guerre reste d’abord une crise soudanaise.

La suite dépendra de la capacité à documenter les attaques, à préserver les preuves et à garantir un accès indépendant aux établissements concernés. Les données attribuées à l’enquête offrent une chronologie utile, mais elles ne remplacent ni une enquête judiciaire ni l’établissement des responsabilités incident par incident. Au Soudan, la protection des structures médicales et des équipes reste une condition immédiate pour que les civils puissent recevoir des soins, quel que soit le territoire contrôlé par les belligérants.

Pour situer les faits, Médecins Sans Frontières documente l’effondrement de l’accès aux soins à El-Fasher. L’Organisation mondiale de la Santé a condamné les violences signalées à l’hôpital saoudien en octobre 2025. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a appelé à examiner les violations présumées autour d’El-Fasher.