En Tanzanie, le droit de préparer sa défense se joue aussi derrière les murs de la prison. Tundu Lissu, chef du parti d’opposition Chadema, a cessé de s’alimenter le lundi 26 octobre 2026. Il proteste contre les conditions imposées à ses échanges avec ses avocats, alors que son procès pour trahison approche de son terme.
Un conflit autour du secret professionnel
La contestation porte sur une garantie essentielle à toute défense : pouvoir parler confidentiellement à son avocat. Le 16 octobre, la Haute Cour tanzanienne a ordonné que les détenus puissent s’entretenir avec leurs conseils sans que les surveillants entendent la conversation. Les agents peuvent observer la rencontre pour des raisons de sécurité, mais ne doivent pas en écouter le contenu. La décision encadre également l’examen des documents juridiques.
Selon Chadema et l’avocat de Lissu, les autorités pénitentiaires n’ont pas appliqué cette décision à la prison d’Ukonga, où le dirigeant est détenu. Le parti affirme que des échanges ont été maintenus à portée d’écoute des agents et que des avocats se sont vu refuser l’accès à leur client. Ces accusations n’avaient pas reçu de réponse publique des autorités au moment des informations disponibles.
Lissu avait annoncé son intention de faire la grève avant de la commencer. Son conseiller juridique, Rugemeleza Nshala, a indiqué qu’il envisageait également d’interrompre ses médicaments prescrits. Ce dernier l’a mis en garde contre les risques pour sa santé. Le mardi 27 octobre, Chadema a confirmé que son dirigeant avait entamé le mouvement la veille. Le service pénitentiaire a déclaré qu’il communiquerait ultérieurement sur la situation.
Cette chronologie importe : la décision de justice ne signifie pas que les autorités ont reconnu une violation, ni que le différend est réglé. À ce stade, le désaccord oppose l’interprétation du parti et des avocats aux pratiques constatées en détention, sans explication publique détaillée de l’administration.
Un procès à la veille de son verdict
Tundu Lissu est poursuivi pour trahison à la suite de propos tenus en avril 2025. L’accusation lui reproche d’avoir appelé la population à empêcher les élections générales, selon les éléments rapportés au cours du procès. Il a plaidé non coupable. La défense conteste l’interprétation des déclarations et affirme que les poursuites sont motivées par des considérations politiques. Cette lecture est celle de ses avocats et de l’opposition, et ne constitue pas une conclusion judiciaire.
Arrêté le 9 avril 2025, Lissu est resté en détention pendant la procédure. La trahison est une infraction passible de la peine de mort en Tanzanie. Le jugement est attendu le 6 novembre 2026. La proximité de cette échéance donne à la dispute sur les consultations juridiques une portée immédiate : la défense doit pouvoir préparer ses dernières démarches sans que ses échanges soient entendus par des tiers.
Le cas de Lissu s’inscrit dans une période de forte tension politique. En 2025, Chadema a été exclu du scrutin après avoir refusé de signer un code de conduite électoral. Lissu était déjà détenu au moment des élections. Les manifestations qui ont suivi ont été meurtrières. Une commission d’enquête nommée par le gouvernement a conclu en 2026 qu’au moins 518 personnes avaient été tuées, tout en estimant le bilan probablement supérieur. Ce chiffre officiel contraste avec l’estimation bien plus élevée avancée par Chadema, que les Nations unies n’ont pas pu vérifier. Ces bilans restent donc attribués à leurs sources respectives.
Les autorités tanzaniennes rejettent les accusations générales de violations des droits humains et disent s’engager à les respecter. De leur côté, des organisations tanzaniennes et internationales ont documenté des restrictions de l’espace civique et des inquiétudes concernant les libertés politiques. Le Legal and Human Rights Centre de Tanzanie relève notamment des préoccupations liées aux libertés d’expression, de rassemblement et à la participation politique autour du scrutin de 2025.
Un test pour les institutions, au-delà de Dodoma
Pour les dirigeants, l’enjeu est l’autorité concrète des décisions judiciaires : une ordonnance ne protège les droits que si les administrations chargées de l’appliquer s’y conforment. Pour l’opposition, l’accès confidentiel aux avocats conditionne la capacité à contester les accusations et à préparer le procès. Pour la population, la manière dont ce dossier est traité pèsera sur la confiance dans les tribunaux et dans les règles du débat politique.
L’enjeu est aussi institutionnel. La capitale, Dodoma, abrite le pouvoir national, tandis que la procédure se déroule à Dar es Salaam et que Lissu est détenu à Ukonga. Le suivi de l’affaire concerne donc à la fois le gouvernement central, la Haute Cour et les services pénitentiaires. L’opposition et ses soutiens suivent le dossier de près ; les autorités, elles, doivent concilier sécurité en détention et respect du droit de la défense.
À l’échelle régionale, la Tanzanie est membre de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), qui rassemble plusieurs pays de la région autour de la coopération économique et politique. Les tensions liées aux élections et à l’État de droit ne s’arrêtent pas aux frontières : elles influencent la crédibilité des institutions régionales et les relations entre gouvernements, partis et société civile. Cela ne signifie pas que l’EAC intervient dans le dossier Lissu, mais que ses membres observent les mêmes questions de stabilité et de gouvernance.
La prochaine échéance décisive est le jugement du 6 novembre. D’ici là, deux éléments restent à suivre : la mise en œuvre effective de l’ordonnance du 16 octobre et l’état de santé de Lissu. La grève de la faim place désormais les autorités pénitentiaires devant une urgence pratique, tandis que le tribunal devra trancher les accusations dans une affaire devenue un test public du droit à une défense confidentielle en Tanzanie.