Un visiteur qui hésite à franchir une frontière ne fait pas seulement un choix touristique. Pour l’Afrique du Sud, les inquiétudes de voyageurs africains face aux violences visant des étrangers mettent à l’épreuve une relation essentielle : celle avec les marchés voisins, qui forment le cœur de son tourisme international.
Une inquiétude réelle, mais pas encore une baisse générale établie
Des voyageurs et des professionnels du secteur signalent des réservations annulées ou reportées, sur fond de tensions anti-immigration. Mais les chiffres disponibles ne permettent pas d’affirmer que les touristes africains se détournent globalement de l’Afrique du Sud. Les données racontent une situation plus nuancée : des inquiétudes qui peuvent peser sur certains déplacements, tandis que les arrivées africaines ont progressé sur les périodes statistiques récentes.
Au deuxième trimestre 2025, les arrivées touristiques en provenance du continent ont atteint 1,9 million, soit une hausse de 23,2 % par rapport au même trimestre de 2024. Elles représentaient 80 % des arrivées internationales recensées durant cette période, selon le rapport de performance de South African Tourism. Cette photographie précède les tensions signalées en 2026 : elle ne permet donc pas d’en mesurer les conséquences actuelles.
Les chiffres annuels publiés par Statistics South Africa vont dans le même sens, sans répondre à la question des annulations récentes. En 2025, le pays a accueilli 10,5 millions de touristes étrangers, soit 17,7 % de plus qu’en 2024. Ces résultats agrégés ne distinguent pas, à eux seuls, les réservations annulées ni les effets des violences sur chaque marché national.
Des tensions qui dépassent le débat touristique
Le contexte est celui d’une montée des mobilisations contre l’immigration, particulièrement visible dans plusieurs villes sud-africaines en avril et mai 2026. Human Rights Watch a documenté des agressions visant des ressortissants étrangers et dénoncé une protection insuffisante de certaines victimes. L’organisation rappelle aussi que des épisodes de violences xénophobes ont marqué le pays en 2008, puis en 2015, 2019 et 2021-2022.
Ces tensions ne se limitent pas aux visiteurs de passage. Elles touchent d’abord les personnes étrangères qui vivent et travaillent dans le pays : commerçants, salariés, familles, demandeurs d’asile ou migrants en situation irrégulière. Elles peuvent toutefois déborder sur l’image de la destination, en particulier lorsque les scènes d’intimidation circulent dans les médias et sur les réseaux sociaux des pays voisins.
En juin, l’association professionnelle SATSA reconnaissait que les incidents rapportés avaient suscité des inquiétudes chez des voyageurs et partenaires africains. Elle indiquait ne pas constater de perturbation générale des opérations touristiques ni de ciblage des touristes de loisirs ou d’affaires. Cette prise de position, émanant du secteur, est utile pour comprendre son appréciation, mais ne remplace pas des statistiques indépendantes sur les annulations.
Les pays voisins, au centre de l’enjeu
Pour l’économie touristique sud-africaine, les déplacements régionaux comptent autant que les marchés lointains. Au deuxième trimestre 2025, le Zimbabwe et le Mozambique figuraient parmi les principaux pays d’origine des voyageurs africains. Les arrivées terrestres en provenance du continent atteignaient 1,8 million, en hausse de 23,6 % sur un an. Une grande partie des flux régionaux dépend ainsi des routes, des postes-frontières et des échanges entre pays voisins.
Les effets d’une baisse éventuelle seraient inégaux. Les hôtels et les grandes entreprises peuvent parfois compenser un recul sur un marché par une clientèle différente. En revanche, les commerces, restaurants, transports et hébergements de petite taille, notamment près des frontières et dans les centres urbains, dépendent souvent de clients régionaux réguliers. Les voyageurs d’affaires, les visites familiales et les séjours de courte durée ne suivent pas nécessairement les mêmes tendances que le tourisme de loisirs.
Le sujet concerne aussi l’intégration de l’Afrique australe. La Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) rassemble des États de la région autour de la coopération économique et politique. Les déplacements transfrontaliers soutiennent les échanges et les liens familiaux ; ils sont donc sensibles aux perceptions de sécurité, mais aussi aux contrôles, aux formalités et au coût du transport. Il serait réducteur d’expliquer toute évolution touristique par la seule xénophobie : l’accès aux visas, les liaisons aériennes et terrestres et la conjoncture comptent également.
Mesurer la confiance plutôt que tirer des conclusions hâtives
Les autorités sud-africaines condamnent les violences et rappellent que l’application des règles migratoires relève de l’État. Cette distinction importe : des actes commis par des groupes ou des particuliers ne décrivent pas l’ensemble de la société sud-africaine, mais leur répétition peut fragiliser le sentiment de sécurité. La réponse des forces de l’ordre et la capacité à protéger les personnes visées pèseront donc aussi sur la crédibilité du pays auprès de ses voisins.
Pour établir si les touristes africains se détournent réellement de l’Afrique du Sud, il faudra suivre les arrivées par pays et par mode de transport, comparer les périodes avant et après les incidents, et vérifier les données de réservation auprès de plusieurs opérateurs. Les bilans nationaux annuels, à eux seuls, risquent de masquer des reculs ponctuels ou des changements entre destinations régionales.
L’enjeu dépasse Pretoria et les professionnels du tourisme. L’Afrique du Sud reste une destination majeure de la région, mais son attractivité dépend aussi de la confiance des populations qui franchissent ses frontières. Les prochains relevés statistiques permettront de distinguer une inquiétude médiatique d’un changement durable dans les déplacements. D’ici là, les données disponibles attestent d’une forte fréquentation africaine en 2025, pas d’un recul général déjà démontré en 2026.