Un an après la chute d’El-Fasher, le danger ne se limite pas aux crimes déjà documentés. Dans plusieurs régions du Soudan, les civils restent exposés aux combats, aux déplacements forcés et aux entraves à l’aide. Une coalition d’États et de partenaires alerte désormais sur le risque de nouvelles atrocités de grande ampleur.
Une guerre qui s’étend bien au-delà du Darfour
Le conflit soudanais a éclaté le 15 avril 2023, lorsque les Forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide (RSF), une force paramilitaire, se sont affrontées à Khartoum. Les combats ont gagné le Darfour et d’autres régions. Ils opposent deux appareils armés autrefois liés au pouvoir, dans une lutte pour le contrôle de l’État et des territoires.
El-Fasher, capitale du Darfour du Nord, était le dernier grand centre de la région encore tenu par l’armée soudanaise et ses alliés. La ville avait subi environ dix-huit mois de siège. Sa chute, annoncée par les RSF le 26 octobre 2025, a bouleversé les lignes de force au Darfour et provoqué une nouvelle fuite de civils.
Le Soudan se trouve aussi au cœur d’un espace régional où les déplacements et l’insécurité franchissent les frontières. Le Tchad, le Soudan du Sud et l’Égypte accueillent des personnes ayant fui la guerre. L’IGAD, organisation de coopération des pays de la Corne de l’Afrique, et l’Union africaine ont appelé à protéger les civils et à faciliter l’aide. La région ne peut donc traiter la crise comme une affaire strictement intérieure.
Un avertissement à l’occasion de l’anniversaire
Le 23 octobre 2026, les membres de la Coalition pour la prévention des atrocités et la justice au Soudan ont publié une déclaration commune. À l’approche du premier anniversaire des violences d’El-Fasher, ils estiment que le risque de nouvelles atrocités à grande échelle reste aigu. Ils évoquent notamment les attaques contre les civils et les infrastructures, les violences sexuelles, les déplacements et les obstacles à l’assistance humanitaire.
La Coalition rappelle que les civils ne doivent pas être pris pour cible et demande aux parties au conflit de respecter le droit international humanitaire. Elle appelle aussi les États à utiliser leur influence pour protéger la population et à ne pas alimenter la guerre par des armes, des financements ou d’autres formes de soutien. Cette prise de position est un avertissement politique ; elle ne constitue pas, à elle seule, une preuve qu’une opération précise est imminente.
Les atrocités commises lors de la prise d’El-Fasher sont, elles, documentées par des enquêtes distinctes. En février 2026, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a rapporté plus de 6 000 morts durant les trois premiers jours de l’offensive, d’après des entretiens avec plus de 140 victimes et témoins. Le bilan réel pourrait être supérieur. La mission internationale d’établissement des faits sur le Soudan a, de son côté, décrit des éléments présentant les caractéristiques d’une dynamique génocidaire visant notamment les communautés zaghawa et four. Ces qualifications sont celles des enquêteurs ; elles ne remplacent pas une décision judiciaire.
Les civils paient le prix de l’encerclement
Le siège a réduit les possibilités de fuir et d’accéder à la nourriture, aux soins et aux biens essentiels. Après la prise de la ville, les survivants ont aussi été confrontés aux détentions, aux violences et à l’incertitude sur le sort de proches disparus. Des organisations humanitaires et de défense des droits signalent que l’accès à l’aide demeure sévèrement limité, tandis que des dizaines de milliers d’habitants ont quitté la ville ou ses environs.
Les conséquences ne sont pas les mêmes pour tous. Les habitants restés sur place dépendent d’un accès sûr aux services et aux secours. Les personnes déplacées doivent chercher refuge et moyens de subsistance, souvent loin de leurs réseaux familiaux. Les femmes et les filles sont particulièrement exposées aux violences sexuelles, tandis que les associations soudanaises locales, qui documentent les abus et soutiennent les survivants, travaillent dans des conditions de danger et de pénurie.
La Coalition souligne précisément le rôle de ces organisations soudanaises. Leur travail contribue à recueillir des témoignages et à maintenir un lien avec les victimes. Il importe que les démarches de justice ne soient pas conçues sans elles ni sans les survivants. L’enjeu concerne aussi la confidentialité et l’accès aux soins médicaux, psychosociaux et juridiques pour les personnes victimes de violences sexuelles.
La protection et la justice, deux fronts liés
Pour prévenir de nouveaux crimes, les déclarations ne suffisent pas. Il faut des couloirs d’aide praticables, la protection des travailleurs humanitaires et des mécanismes de suivi capables de documenter les violations. Les enquêtes et la préservation des preuves comptent également : elles peuvent aider à établir les responsabilités et limiter l’impunité, sans présumer de la culpabilité individuelle avant une procédure régulière.
La justice pénale internationale poursuit déjà des travaux concernant le Darfour, tandis que les Nations unies et l’Union africaine ont engagé des démarches d’enquête. La Coalition demande que ces efforts se poursuivent et que les auteurs de violations graves soient tenus responsables. Mais la recherche de justice se heurte à une difficulté immédiate : les combats, le contrôle fragmenté du territoire et les restrictions d’accès compliquent la collecte indépendante des preuves.
Pour l’Union africaine et l’IGAD, le dossier met à l’épreuve la capacité des organisations régionales à peser sur une guerre dont les répercussions dépassent le Soudan. Les initiatives diplomatiques n’auront de portée que si elles rapprochent les parties d’une cessation des hostilités et garantissent concrètement l’accès aux civils. L’expérience d’El-Fasher rappelle aussi le coût des alertes ignorées avant une offensive.
La prochaine étape à surveiller est donc autant diplomatique qu’humanitaire : l’évolution des combats dans les zones menacées, l’accès des secours et la coopération avec les enquêteurs. Pour les Soudanais, l’urgence reste la protection au quotidien. Pour les acteurs régionaux et internationaux, l’enjeu est de transformer l’avertissement en mesures vérifiables, sans substituer les déclarations à un cessez-le-feu ni à une aide effectivement accessible.