À Ihosy, la question posée n’est pas seulement de savoir si Madagascar doit remettre des jeunes en uniforme ou en service civique. Elle porte aussi sur la place que leur accordera le pouvoir de transition : celle de participants aux décisions, ou celle d’une génération à corriger.

Le 24 octobre 2026, le président de la Refondation, Michaël Randrianirina, a évoqué le retour d’un service national. Il l’a présenté comme un moyen de transmettre la discipline et le respect des aînés. Mais, pour une partie des jeunes mobilisés en 2025, les urgences sont ailleurs : éducation, emploi, services publics et gouvernance.

Une idée ancienne, un cadre à préciser

Le service national malgache ne part pas d’une page blanche. L’ordonnance n° 78-002 du 16 février 1978 en a posé les principes. Le texte envisageait une contribution à la défense du pays et à son développement, dans ou hors des forces armées. Il n’est donc pas exact de réduire automatiquement le dispositif à une formation militaire.

Dans la pratique, toutefois, l’obligation s’est progressivement effacée. En 2019, L’Express de Madagascar rapportait que le service national n’était plus appliqué comme une obligation générale, malgré le maintien de dispositions légales. Le journal distinguait ce dispositif du test d’aptitude militaire alors demandé à certains jeunes hommes.

Le périmètre juridique mérite lui aussi d’être clarifié. Une observation de l’Organisation internationale du travail décrit des obligations prévues pour les citoyens de 18 à 50 ans, dont certaines activités pouvaient durer deux ans. Cette référence ne confirme pas la durée de quelques mois évoquée à Ihosy : elle souligne plutôt qu’un projet de relance devrait préciser les règles applicables, les publics concernés et les éventuelles modifications légales.

Lors de sa rencontre avec des représentants traditionnels du sud, le 24 octobre, Randrianirina a déclaré que son gouvernement réexaminait les modalités d’un service national hors cadre militaire. D’après les propos rapportés dans la matière disponible, il a jugé qu’une formule de quelques mois serait nécessaire, estimant que les jeunes avaient perdu le sens de la discipline et ne cédaient plus leur place aux aînés dans les transports. Ces paroles n’ont pas été confirmées ici par une seconde transcription indépendante.

Les priorités exprimées par la jeunesse

La réaction rapportée de Mihary Rakotondravelo, présenté comme représentant de la Gen Z, déplace le débat. Il estime que l’éducation, l’accès à un emploi digne et les droits fondamentaux devraient passer avant un programme disciplinaire. Il s’interroge aussi sur le risque qu’un service obligatoire serve à encadrer politiquement une jeunesse qui a contribué au changement de pouvoir.

Cette critique s’inscrit dans une séquence récente. Les manifestations de septembre et octobre 2025 avaient commencé autour des coupures d’eau et d’électricité, notamment à Antananarivo. Elles avaient ensuite porté des revendications plus larges contre la mauvaise gouvernance et la corruption. Le mouvement Gen Z a participé à la chute du président Andry Rajoelina, avant que l’armée ne prenne le pouvoir et que Randrianirina ne soit investi le 17 octobre 2025.

Un an plus tard, cette origine donne au débat une portée particulière. Le soutien de jeunes manifestants au renversement du régime précédent ne signifie pas qu’ils approuvent automatiquement les décisions du pouvoir qui lui a succédé. Amnesty International rapporte en mars 2026 que des représentants de la Gen Z jugeaient leurs attentes ignorées. Ce constat est celui de l’organisation ; il ne représente pas nécessairement toutes les sensibilités de la jeunesse malgache.

La question du service national touche aussi des réalités différentes. Pour un jeune diplômé sans emploi, plusieurs mois de service peuvent retarder une recherche de travail ou une entrée dans la vie active. Pour des jeunes vivant hors de la capitale, l’accès à une formation de qualité et aux services publics peut constituer une préoccupation plus immédiate. À l’inverse, un programme rémunéré, formateur et ouvert à des missions civiles utiles pourrait intéresser certains participants. Tout dépendrait de son contenu, de son financement et des garanties offertes.

Le test de la mise en œuvre

À ce stade, l’annonce rapportée à Ihosy ne vaut pas décision d’application. Il reste à savoir si le dispositif serait volontaire ou obligatoire, militaire ou civil, rémunéré ou non. Il faudrait également définir les critères d’âge, les exemptions, la durée, les débouchés et les mécanismes de contrôle. Sans ces éléments, impossible d’évaluer son coût pour l’État ou ses effets sur les études et l’emploi.

La manière de concevoir le programme pèsera autant que son objectif affiché. Une consultation incluant des jeunes de différentes régions, des associations, des établissements de formation et des employeurs permettrait de confronter les besoins. À l’inverse, une politique décidée sans eux risquerait d’alimenter la défiance, surtout si le vocabulaire de la discipline remplace les réponses concrètes aux difficultés qu’ils ont dénoncées.

Cette tension s’inscrit dans une transition dont les étapes restent suivies par les partenaires régionaux. Madagascar appartient à la Communauté de développement de l’Afrique australe, la SADC. En décembre 2025, celle-ci a demandé un dialogue national inclusif et des réformes préparant de nouvelles élections. L’Union africaine, de son côté, avait rejeté les changements de pouvoir anticonstitutionnels après les événements d’octobre 2025.

Le débat d’Ihosy dépasse donc l’organisation d’un éventuel service. Il met à l’épreuve la promesse d’une transition capable d’associer les jeunes aux choix qui les concernent. Le prochain indicateur sera concret : le gouvernement publiera-t-il un texte, un calendrier et des consultations permettant de mesurer la place accordée à leurs propositions ?

Pour Madagascar, l’enjeu ne se résume pas à enseigner le respect. Il consiste aussi à montrer comment les institutions répondent aux attentes formulées depuis Antananarivo jusqu’aux régions. Un service national ne pourra être jugé sur son seul nom : ses objectifs, ses droits, ses obligations et ses résultats devront être rendus publics.

Pour approfondir, consulter l’évolution du service national malgache rapportée en 2019, les observations de l’OIT sur le cadre juridique, ainsi que les demandes de la SADC concernant le dialogue et la transition.