La justice sud-africaine peut-elle encore établir qui a ordonné les crimes de l’apartheid, alors que les années passent et que témoins comme suspects disparaissent ? Le 26 octobre 2026, Eugene de Kock a remis cette question au centre des auditions consacrées aux poursuites restées sans suite après la fin du régime ségrégationniste.

Une commission pour comprendre les dossiers restés en suspens

En Afrique du Sud, la Commission vérité et réconciliation (CVR), créée après la transition démocratique, devait documenter les violations des droits humains. Elle pouvait accorder l’amnistie aux auteurs qui révélaient entièrement des crimes à caractère politique. Mais les personnes qui n’ont pas obtenu l’amnistie restaient susceptibles d’être poursuivies. De nombreux dossiers n’ont pourtant pas abouti devant les tribunaux.

C’est sur ces retards et sur de possibles ingérences politiques que se penche la commission judiciaire présidée par la juge Sisi Khampepe. Elle examine la manière dont les autorités ont traité les affaires transmises par la CVR. La commission ne juge pas les personnes citées : elle recueille des témoignages et doit éclairer les décisions, les obstacles et les responsabilités institutionnelles.

Cette enquête s’inscrit dans une période de réexamen plus large. Des familles de victimes réclament depuis des années que les crimes non amnistiés soient investigués. D’autres procédures, dont les nouvelles audiences autour des Cradock Four, ravivent la question de ce que l’État démocratique a fait — ou n’a pas fait — des informations disponibles. L’Afrique du Sud est membre de la SADC, la Communauté de développement de l’Afrique australe, mais cette enquête relève d’abord de ses institutions nationales et de leur capacité à rendre des comptes.

Le témoignage d’un homme au cœur de l’appareil clandestin

Ancien commandant de l’unité policière de Vlakplaas, Eugene de Kock a comparu à Johannesburg le 26 octobre. Cette unité secrète de la police de sécurité a participé à des opérations contre des opposants à l’apartheid. Des militants capturés, appelés « askaris » dans ce contexte, étaient parfois contraints de collaborer avec la police contre leurs anciens camarades.

De Kock a soutenu que les procureurs ne l’avaient pas suffisamment interrogé sur les personnes qui auraient donné des ordres ou facilité des opérations. Il a notamment mis en cause l’ancien procureur Anton Ackermann et affirmé que des responsables plus hauts placés auraient dû être poursuivis. Ces accusations sont les siennes ; elles ne constituent pas, à ce stade, des conclusions de la commission.

Dans son témoignage, il a aussi cité d’anciens responsables politiques et policiers, et déclaré qu’il était disposé à fournir des informations sur la chaîne de commandement. Il a contesté l’idée qu’il aurait été impossible de recueillir ses éléments. La commission devra confronter ces déclarations aux archives, aux témoignages antérieurs et aux réponses des personnes mises en cause. Un témoignage d’ancien membre d’un appareil criminel peut apporter des pistes, mais il ne suffit pas, à lui seul, à établir la responsabilité pénale d’autrui.

Le parcours judiciaire de De Kock souligne cette distinction. Condamné en 1996 à deux peines de réclusion à perpétuité et à 212 années d’emprisonnement, il a été libéré sous condition en 2015 après près de vingt ans de détention. La CVR lui avait accordé l’amnistie pour certains actes, mais pas pour l’ensemble des crimes pour lesquels il a été condamné. Les archives de la commission et les décisions judiciaires documentent à la fois ces procédures et le rôle de Vlakplaas.

Établir les responsabilités, au-delà de l’exécutant

Le débat dépasse le cas d’un seul homme. Une enquête sur les crimes de l’apartheid doit examiner les actes commis sur le terrain, mais aussi les ordres, les structures de commandement et les choix des procureurs. Pour les proches des victimes, l’enjeu est concret : savoir ce qui est arrivé, obtenir une reconnaissance judiciaire et, lorsque les preuves le permettent, voir les responsables répondre de leurs actes.

Le temps complique ce travail. Les témoins vieillissent ou meurent, les souvenirs s’altèrent et des pièces peuvent manquer. À l’inverse, les auditions publiques et l’accès aux archives peuvent faire émerger des éléments jusqu’ici peu exploités. Les accusations de De Kock doivent donc être vérifiées, sans les écarter automatiquement ni les traiter comme des faits établis.

Cette exigence concerne aussi les institutions de l’Afrique du Sud démocratique. Si les dossiers ont été négligés, il faut déterminer à quel niveau et pour quelles raisons, plutôt que de réduire l’histoire à la seule culpabilité déjà jugée d’un exécutant. Les témoignages d’anciens dirigeants et de responsables de la justice, dont celui de l’ex-président Thabo Mbeki devant la commission, montrent que l’examen porte sur plusieurs périodes et sur des décisions contestées. Mbeki a nié avoir ordonné ou autorisé l’arrêt de poursuites.

Une portée qui dépasse les frontières sud-africaines

La manière dont Pretoria traite ce passé compte aussi à l’échelle régionale. Pour les pays de la SADC, l’expérience sud-africaine nourrit les débats sur les transitions politiques, la justice et les mécanismes de vérité. Elle rappelle qu’une commission de réconciliation ne clôt pas nécessairement les procédures judiciaires, surtout lorsque des crimes n’ont pas été amnistiés ou que des victimes estiment que des responsables ont échappé à l’enquête.

La suite dépendra notamment des vérifications menées par la commission Khampepe, de la réponse des personnes mises en cause et de la capacité des autorités à donner suite aux pistes étayées. Le point central n’est pas de valider les accusations d’un témoin controversé. Il est de déterminer, preuves à l’appui, pourquoi tant de dossiers sont restés bloqués et si les institutions peuvent encore établir les responsabilités.

Sources consultées : compte rendu d’EWN sur l’audition du 26 octobre 2026 ; détails du témoignage rapportés par TimesLIVE ; annonce des audiences de la commission Khampepe ; compte rendu du témoignage de Thabo Mbeki devant l’enquête ; repères historiques sur la condamnation de De Kock ; décision de la CVR sur une affaire impliquant De Kock et Vlakplaas.