À Omdourman, acheter du pain revient de plus en plus souvent à arbitrer entre un aliment essentiel et d’autres dépenses du foyer. Le problème ne tient pas seulement au prix affiché : quand la farine manque, certaines boulangeries réduisent leur production ou ferment, tandis que les ménages doivent acheter des miches plus petites ou moins nombreuses.
Une chaîne d’approvisionnement sous pression
La guerre déclenchée le 15 avril 2023 entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide a fragmenté les circuits commerciaux. Les combats, les restrictions de déplacement et les coûts de transport compliquent l’acheminement des denrées entre les régions. Ces perturbations se répercutent jusqu’aux marchés urbains, y compris dans les zones où l’activité a repris.
Le Soudan appartient à l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), organisation régionale de la Corne de l’Afrique engagée dans les efforts diplomatiques autour du conflit. Mais les enjeux alimentaires dépassent les frontières : les déplacements de population, les routes commerciales et les besoins d’aide concernent aussi les pays voisins. L’Union africaine et l’IGAD restent parmi les cadres où se joue la réponse régionale.
Dans ce contexte, l’accès au blé et à la farine dépend autant de la disponibilité des stocks que de leur transport, du carburant et de la capacité des commerçants à renouveler leurs marchandises. Les difficultés varient d’un État à l’autre : un marché approvisionné dans l’est ne garantit pas que les mêmes produits arrivent à Omdourman ou dans les zones de combat.
À Omdourman, les ménages et les boulangers encaissent le choc
Une habitante d’Omdourman, Abeer Mohamed, rapporte que la farine coûte davantage et que la taille comme la quantité de pain ont diminué. Les familles qui s’appuyaient sur le pain pour plusieurs repas réduisent maintenant leurs achats. Son témoignage décrit un effet concret de l’inflation : le prix seul ne dit pas tout, puisque le poids de la miche peut également baisser.
Mohamed El Fateh, propriétaire d’une boulangerie, affirme que plusieurs établissements ont suspendu leur activité faute de farine disponible sur le marché. Il indique que des fournisseurs ne répondent pas aux commandes, même après plusieurs jours d’attente. Ces fermetures, lorsqu’elles se produisent, rapprochent les habitants des boulangeries encore ouvertes et peuvent allonger les délais d’achat.
Les chiffres rapportés pour le sac de 25 kilos illustrent l’ampleur de la hausse : son prix serait passé de 165 000 à 190 500 livres soudanaises. Cette évolution alourdit les dépenses des boulangers avant même la cuisson. La source disponible associe aussi ces montants à une conversion en dollars, mais le taux de change varie fortement selon le marché et la date ; mieux vaut donc lire le prix en monnaie locale sans traiter cette équivalence comme un cours officiel.
Un autre relevé publié le 26 octobre par le média soudanais Sudan Tribune donne un prix de 191 500 livres pour la farine, selon un responsable de l’Union des boulangers. L’écart avec les 190 500 livres signalées à Omdourman peut refléter des dates, fournisseurs ou marchés différents. Il confirme une tendance générale à la hausse, sans permettre d’établir un tarif uniforme dans tout le pays. Le journal rapporte aussi que le carburant, la levure et l’huile renchérissent la fabrication et le transport.
Les autorités de l’État du Nil Bleu auraient autorisé la vente de deux miches pour 1 000 livres soudanaises. Cette décision locale ne fixe pas automatiquement le prix à Omdourman, située dans l’État de Khartoum. Elle souligne néanmoins la difficulté des administrations à concilier prix accessibles et coûts de production, alors que les professionnels dénoncent le non-respect de certains contrôles.
Du prix en boulangerie au pouvoir d’achat
La hausse frappe d’abord les ménages qui consacrent une part importante de leurs revenus à l’alimentation. Lorsque le pain devient plus cher ou plus rare, les familles peuvent réduire les portions, remplacer certains aliments ou espacer les achats. Les travailleurs aux revenus irréguliers et les personnes déplacées ont moins de marge pour absorber ces variations. En revanche, les vendeurs et boulangers ne sont pas tous dans la même situation : ceux qui disposent de stocks ou d’un accès direct à la farine peuvent poursuivre leur activité, tandis que les petits établissements sont davantage exposés aux ruptures.
La difficulté ne se limite pas à Omdourman. Des professionnels signalent des tensions dans l’État de Khartoum, à Gezira et au Kordofan du Nord. À l’échelle nationale, les données de FEWS NET décrivent des marchés fragilisés par le conflit, les restrictions de circulation et la baisse du pouvoir d’achat. Son analyse publiée en 2026 relève des écarts marqués entre régions : les routes et les approvisionnements restent particulièrement perturbés dans des secteurs du Darfour et du Kordofan. Cette diversité interdit de présenter une seule hausse de prix comme la situation de tous les Soudanais.
La crise du pain révèle ainsi plusieurs dépendances imbriquées : importations de blé, production agricole nationale, change, carburant et sécurité des routes. Les difficultés d’un seul maillon peuvent réduire la quantité disponible ou rendre son acheminement trop coûteux. Les autorités peuvent annoncer des plafonds de vente, mais leur application dépend de contrôles crédibles et d’un approvisionnement régulier. Sans farine accessible, un prix réglementé risque de pousser des boulangeries à fermer plutôt qu’à vendre à perte.
Un indicateur à suivre au-delà de la capitale
La reprise de la vie économique dans certaines zones ne signifie donc pas un retour homogène à la normale. Khartoum, dont Omdourman fait partie de l’agglomération, reste marquée par les effets de la guerre, tandis que d’autres régions subissent des contraintes différentes sur les récoltes et les échanges. Pour les autorités soudanaises, l’enjeu immédiat est de maintenir les flux de farine et de carburant, sans déplacer toute la charge sur les consommateurs ou les petites boulangeries.
À l’échelle régionale, la volatilité des marchés soudanais compte aussi pour les pays voisins, qui accueillent des personnes déplacées et sont liés au Soudan par des routes commerciales. La capacité de l’IGAD et de l’Union africaine à soutenir une désescalade et l’accès humanitaire pèsera sur ces échanges. Dans les prochains mois, les indicateurs décisifs seront l’ouverture des corridors de transport, la disponibilité du blé et l’évolution des prix dans les différents États. À Omdourman, leur effet se mesurera d’abord à une question quotidienne : combien de pain une famille peut-elle encore acheter ?
Les constats sur les tensions d’approvisionnement et l’évolution des prix sont rapportés par des médias soudanais et africains. Les estimations humanitaires de FEWS NET soulignent toutefois que l’accès à la nourriture et l’état des marchés changent fortement d’une région à l’autre.