Un an après la prise d’El-Fasher, rentrer chez soi ne signifie pas retrouver sa vie. Dans cette ville du Darfour-Nord, les maisons, les marchés et les services essentiels ont été détruits ou désorganisés. La peur, elle, reste présente. Le sort des habitants déplacés, détenus ou portés disparus demeure largement incertain.
Une ville au cœur de la guerre soudanaise
Depuis avril 2023, l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide (FSR), dirigées par Mohamed Hamdan Dagalo, dit Hemedti, se disputent le pouvoir et le contrôle du territoire. El-Fasher était le dernier grand centre urbain du Darfour tenu par l’armée avant sa chute. La ville est aussi un carrefour pour les civils déplacés et l’aide humanitaire dans une région frappée par des années de conflits.
La crise dépasse les frontières soudanaises. Le Darfour jouxte le Tchad, où des milliers de personnes ont cherché refuge. À l’est, l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), organisation régionale d’Afrique de l’Est impliquée dans les efforts de médiation, reste fragilisée par la suspension de la participation du Soudan annoncée en janvier 2024. L’Union africaine et les Nations unies sont également confrontées à la difficulté d’obtenir un accès indépendant à la zone.
Un bilan humain incomplet, des déplacements massifs
Les FSR ont pris El-Fasher le 26 octobre 2025, après environ dix-huit mois de siège. Dans les jours et les semaines qui ont suivi, les informations ont été difficiles à vérifier, notamment en raison des restrictions d’accès et de l’insécurité. Il reste donc impossible d’établir un bilan exhaustif des morts, des disparus et des personnes détenues.
Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a documenté plus de 6 000 meurtres durant les trois premiers jours de l’offensive, à partir d’entretiens avec plus de 140 victimes et témoins. Ce chiffre concerne une période et des cas documentés ; l’ONU souligne que le bilan réel pourrait être supérieur. Une mission indépendante mandatée par le Conseil des droits de l’homme a ensuite conclu que les violences présentaient les « signes distinctifs d’un génocide » contre des communautés non arabes, notamment les Zaghawa et les Fur. Il s’agit de la conclusion de cette mission, fondée sur son enquête, et non d’un jugement pénal définitif.
Les données de l’Organisation internationale pour les migrations montrent l’ampleur des départs. Entre le 26 octobre 2025 et le 1er mars 2026, son mécanisme de suivi a estimé à 138 194 le nombre de personnes déplacées d’El-Fasher et des villages voisins. Ce total évolue avec les mouvements de population et ne permet pas, à lui seul, de savoir combien d’habitants ont quitté la ville, combien sont revenus ou combien restent introuvables.
Une visite de Médecins sans frontières en janvier 2026 a décrit une ville largement détruite et désertée. L’organisation précise toutefois que son équipe, encadrée par des responsables de sécurité, n’a pas pu mener une évaluation indépendante complète. Ce constat rejoint celui d’autres acteurs humanitaires : des quartiers sont vides, tandis que quelques habitants reviennent pour vérifier l’état de leur maison ou chercher de l’aide.
Revenir ne signifie pas pouvoir reconstruire
Pour les familles, le retour se heurte à des obstacles immédiats. Certaines maisons ont été pillées ou détruites. Les marchés fonctionnent de manière réduite, les produits sont rares et chers, et la présence de combattants entretient la crainte d’arrestations ou de nouvelles violences. Les écoles, les structures de santé et les réseaux d’approvisionnement ne peuvent pas répondre aux besoins d’une population nombreuse.
Les chiffres avancés dans les témoignages sur le nombre de résidents revenus ne sont pas confirmés par un recensement indépendant. Ils doivent donc être considérés avec prudence. Des habitants déplacés ont aussi accusé les autorités liées aux FSR d’installer de nouveaux arrivants dans des logements abandonnés et de présenter ces présences comme un retour de la population d’origine. Ces accusations sont graves et n’ont pas pu être vérifiées de manière indépendante. Elles signalent néanmoins un enjeu central : qui pourra habiter la ville, récupérer ses biens et faire reconnaître ses droits ?
Les besoins sont tout aussi pressants dans les localités qui accueillent les déplacés. Des familles ont fui vers Tawila et d’autres zones du Darfour, où les services et les ressources sont soumis à une forte pression. Les personnes âgées, les enfants et les femmes, souvent majoritaires parmi les déplacés, rencontrent des difficultés particulières pour accéder aux soins, à l’eau, à la nourriture et à une protection contre les violences.
La détention et l’accès humanitaire restent des urgences
Des organisations de défense des droits humains et des réseaux professionnels soudanais ont fait état d’arrestations de civils, dont des journalistes, des médecins et des acteurs de la société civile, soupçonnés de soutenir l’armée. Des proches de détenus ont également décrit des demandes de rançon et des conditions de détention très dures. En l’absence d’accès indépendant aux lieux concernés et de registres vérifiables, le nombre total de personnes détenues et leur situation restent incertains.
Ces récits rappellent que le contrôle militaire d’une ville ne garantit ni la sécurité des civils ni la reprise des services. Les organisations humanitaires ont besoin d’un accès sûr, régulier et indépendant pour évaluer les besoins, distribuer l’aide et vérifier les conditions de retour. Les visites encadrées peuvent donner des indications, mais ne remplacent pas une enquête libre ni un suivi continu.
Une responsabilité qui dépasse le Darfour
La chute d’El-Fasher a marqué un tournant dans la guerre, alors que les combats se sont aussi étendus au Kordofan. Pour les pays voisins, notamment le Tchad, les déplacements prolongés accroissent les besoins de protection et compliquent la gestion des arrivées transfrontalières. Pour l’Union africaine et l’IGAD, l’enjeu est de maintenir des canaux politiques capables de soutenir un cessez-le-feu et l’accès humanitaire, malgré les divisions diplomatiques.
La prochaine étape ne se mesurera pas seulement au nombre de retours. Elle dépendra de la sécurité des civils, de la possibilité pour les familles de retrouver leurs proches et leurs biens, et de l’accès des enquêteurs aux lieux de détention et aux zones touchées. Un retour durable suppose aussi que les habitants puissent rentrer sans contrainte et participer aux décisions sur l’avenir de leur ville. À El-Fasher, ces conditions restent loin d’être réunies.