Un accord international peut reconnaître le droit des producteurs de cacao à un revenu décent. Il ne peut, à lui seul, garantir que l’argent de la vente des fèves arrive jusqu’aux ménages qui les cultivent. Pour la Côte d’Ivoire, premier pays producteur mondial, l’enjeu est donc autant politique que commercial.
Un nouveau cadre, sans prix imposé
Adopté à Genève le 13 février 2026, l’Accord international sur le cacao de 2026 est entré en vigueur le 1er octobre. La décision a été officialisée après une réunion du Conseil de l’Organisation internationale du cacao (ICCO) à Abidjan, du 14 au 18 septembre. L’accord succède à celui de 2010 et élargit les priorités communes : revenu décent des producteurs, transformation dans les pays d’origine et durabilité économique, sociale et environnementale. L’ICCO a confirmé la date d’entrée en vigueur ; des informations publiées à Abidjan la rapportent également.
Le texte définit le revenu décent comme un revenu net du ménage suffisant pour assurer un niveau de vie décent à tous ses membres, selon les critères nationaux. Il invite les pays membres à élaborer des politiques en ce sens. Mais il ne fixe ni prix plancher mondial ni mécanisme automatique de sanction pour contraindre les acteurs à verser un revenu donné aux planteurs.
Cette distinction est centrale. L’accord établit une ambition partagée et un cadre de coopération. Les mesures concrètes restent, pour l’essentiel, entre les mains des États et des acteurs de la filière. La reconnaissance d’un objectif social ne signifie donc pas que le revenu des producteurs augmentera dès l’entrée en vigueur du texte.
De la régulation des stocks à la coopération
Créée en 1973, l’ICCO a d’abord été associée à une tentative plus directe de stabilisation du marché. Les premiers accords internationaux prévoyaient des quotas d’exportation et un stock régulateur : acheter des fèves lorsque les prix baissaient, puis les remettre sur le marché lorsque l’offre se resserrait. L’objectif était de limiter les fortes variations d’un produit dont les arbres mettent plusieurs années à produire après leur plantation.
Le dispositif s’est heurté à des difficultés pratiques et politiques. Constituer et conserver des stocks exigeait des financements et des infrastructures. Les pays producteurs avaient besoin de recettes d’exportation, tandis que les planteurs devaient écouler leurs récoltes. En outre, les stocks privés et les volumes réellement disponibles étaient difficiles à mesurer. L’accord de 1993 a marqué un changement de cap : quotas et stock régulateur ont cédé la place à la coopération, à l’analyse du marché et à l’équilibre entre production et consommation.
Le texte de 2026 prolonge cette évolution. Il ne rétablit pas un outil public chargé d’acheter les fèves pour soutenir les cours. Il mise plutôt sur des objectifs communs, le partage d’informations et l’action des gouvernements. Cette approche laisse une marge aux politiques nationales, mais ne corrige pas directement le déséquilibre de pouvoir entre producteurs, négociants, broyeurs et marques.
En Côte d’Ivoire, la valeur ajoutée se joue à plusieurs niveaux
Le marché ivoirien possède déjà ses propres mécanismes. Le Conseil Café-Cacao organise notamment la commercialisation et fixe un prix garanti aux planteurs pour les campagnes. Ce système peut protéger les producteurs contre certaines fluctuations mondiales. Il ne suffit toutefois pas à résoudre les questions de coûts, de rendements, de qualité, de maladies des vergers ou de partage de la valeur au sein de la chaîne.
La transformation locale fait partie des priorités du nouvel accord. Broyer les fèves en Côte d’Ivoire pour produire de la pâte, du beurre ou de la poudre peut soutenir l’emploi et les activités industrielles. Mais le lieu où se trouve une usine ne dit pas, à lui seul, qui possède les actifs, contrôle les achats, organise le transport ou décide des prix. La question porte donc aussi sur la place des entreprises ivoiriennes, des coopératives et des travailleurs dans ces activités.
Les tensions observées sur les revenus rappellent que les objectifs internationaux rencontrent des réalités différentes selon les saisons et les ménages. En janvier 2026, Associated Press rapportait que les autorités ivoiriennes prévoyaient d’acheter des stocks invendus, alors que des producteurs signalaient des fèves non payées. Ce nouvel épisode montre qu’un prix officiel ne garantit pas, à lui seul, l’achat effectif de toute la récolte. Il faut distinguer le prix annoncé, les volumes collectés et le revenu net restant au foyer.
Un repère publié par Fairtrade pour 2026 estime à 1 758 francs CFA par kilogramme le prix de référence nécessaire à un revenu décent en Côte d’Ivoire. Ce chiffre est un indicateur élaboré par l’organisation, et non un prix obligatoire fixé par l’accord international. Il souligne aussi pourquoi le revenu du ménage dépend de plusieurs facteurs : quantité produite, coûts agricoles, taille de l’exploitation et part du cacao dans les ressources familiales. Fairtrade détaille son prix de référence pour la campagne 2026.
Le test sera celui de la mise en œuvre
À l’échelle ouest-africaine, la Côte d’Ivoire et le Ghana concentrent une part majeure de la production mondiale. Leurs choix de prix, de commercialisation et de traçabilité pèsent donc bien au-delà de leurs frontières. La CEDEAO, organisation régionale d’Afrique de l’Ouest, constitue un espace de dialogue entre États voisins, mais l’accord de l’ICCO relève d’une coopération internationale plus large entre pays producteurs et consommateurs.
Pour les producteurs, les priorités restent concrètes : vendre la récolte, couvrir les dépenses du ménage et renouveler les vergers sans étendre les cultures sur les forêts. Pour l’État, il s’agit aussi de développer les capacités industrielles, d’améliorer la transparence des stocks et de préserver la compétitivité des exportations. Les opérateurs, eux, doivent composer avec les risques de prix, d’approvisionnement et de conformité.
L’accord peut faciliter les échanges de données sur la production, les stocks, les broyages et les prix. Mais la qualité de ces informations dépendra de leur collecte et de leur partage. Le suivi des politiques nationales, la rémunération réellement reçue par les ménages et la part de valeur conservée dans les pays producteurs permettront de mesurer, dans les prochaines années, si les nouveaux objectifs dépassent le stade des engagements.