À Gudu, dans le sud d’Abuja, une chaussée fragilisée par les pluies rappelle qu’une inondation urbaine ne commence pas forcément au bord d’un grand fleuve. Quand un pont se dégrade, les eaux envahissent la route et les caniveaux débordent, les déplacements quotidiens deviennent un risque pour les habitants comme pour les travailleurs et les petits commerces.
Le problème dépasse un quartier. Il interroge la manière dont la capitale fédérale nigériane s’est développée autour d’un plan directeur conçu en 1979, et la capacité des autorités à faire respecter les espaces réservés à l’écoulement des eaux. Les observations recueillies sur le terrain décrivent un écart entre les règles d’urbanisme prévues et les constructions qui ont progressivement gagné des zones sensibles.
Une capitale planifiée, mais exposée par son développement
Abuja n’a pas été pensée comme une ville improvisée. Son plan directeur, achevé en 1979, devait organiser l’extension urbaine et tenir compte des caractéristiques du terrain. La Federal Capital Territory Administration (FCTA), l’administration du Territoire de la capitale fédérale, indique que ce plan fait aujourd’hui l’objet d’un processus de révision. La Japan International Cooperation Agency décrit, elle aussi, un projet d’actualisation destiné à guider l’aménagement et les transports d’une capitale en croissance. Les informations de la FCTA sur le plan directeur d’Abuja et le projet de mise à jour soutenu par la JICA confirment que cette révision est un enjeu institutionnel majeur.
Cette planification n’empêche pas, à elle seule, les inondations. Elle ne protège la ville que si les couloirs de drainage restent libres, si les permis respectent les contraintes du terrain et si les infrastructures suivent l’expansion urbaine. Quand des constructions occupent les zones d’écoulement ou que les espaces végétalisés reculent, la pluie dispose de moins de surfaces où s’infiltrer. L’eau rejoint alors plus vite les rues et les points bas.
Les autorités nigérianes avaient d’ailleurs signalé le risque avant la saison des pluies évoquée dans le reportage. En mai 2024, l’Agence nationale de gestion des urgences (NEMA) a participé à une évaluation de points sensibles du Territoire de la capitale fédérale, notamment à Dogon-gada, EFAB Lokogoma et dans le secteur de Galadimawa. La prévision annuelle de l’agence hydrologique nationale, NIHSA, citait également Abuja parmi les villes exposées aux crues soudaines et aux inondations urbaines. NEMA a documenté cette évaluation préventive ; le gouvernement fédéral a présenté les prévisions de la NIHSA pour 2024.
Des dégâts locaux, des responsabilités partagées
À Gudu, un habitant, Danjuma Silas, décrit une route qui se détériore depuis plusieurs années lorsque les pluies deviennent fortes. Il affirme que l’eau rend le pont difficile à distinguer et que des personnes sont tombées dans le cours d’eau. Ce témoignage souligne un danger immédiat, mais ne permet pas, à lui seul, de confirmer un bilan humain. Aucun chiffre de victimes n’est avancé ici sans vérification indépendante.
L’ancien dirigeant de l’Institut des urbanistes du Nigeria, Nathaniel Atebije, attribue une part du problème aux décisions d’utilisation des sols, notamment dans des secteurs écologiquement sensibles. Cette analyse rejoint les responsabilités de la FCTA et de la Federal Capital Development Authority (FCDA), qui encadrent l’aménagement, les affectations foncières et le contrôle de l’urbanisation dans le territoire fédéral. Pour les résidents, les conséquences sont très concrètes : trajets interrompus, accès plus difficile aux services et dommages possibles aux habitations ou aux commerces.
Le ministre du Territoire fédéral, Nyesom Wike, a soutenu que certaines autorisations de construire avaient été délivrées avant sa prise de fonction. Il a également ordonné des démolitions de bâtiments empiétant sur des voies d’eau. La démolition peut dégager des passages, mais elle ne remplace ni la remise en état des drains ni un contrôle cohérent des permis. Elle soulève aussi une question sociale : les personnes touchées ont besoin de règles claires, d’informations sur les décisions et de procédures équitables.
Paul Gwumapan Joseph, responsable du plaidoyer au sein du réseau nigérian d’ONG CSDevNet, insiste sur un autre levier : la gestion des déchets. Des détritus qui obstruent les caniveaux peuvent ralentir l’écoulement et aggraver les débordements. Cette responsabilité ne repose pas uniquement sur les ménages. Elle dépend aussi de la collecte municipale, de l’entretien régulier des réseaux et de la capacité des services publics à intervenir avant les pluies les plus fortes.
Le risque ne se répartit pas de manière égale. Une artère coupée pénalise ceux qui dépendent des transports pour rejoindre leur emploi ou leur école. Les vendeurs et petites entreprises peuvent perdre des heures d’activité, tandis que les quartiers disposant de routes mieux entretenues contournent parfois plus facilement les zones inondées. Les dégâts touchent ainsi la mobilité et les revenus, au-delà des bâtiments directement submergés.
Le nouveau plan devra transformer les alertes en décisions
La FCTA présente le plan de 1979 comme étant en cours de révision. En parallèle, le projet d’actualisation décrit par la JICA vise à donner un cadre à l’évolution de la capitale. L’enjeu sera de traduire cette révision en mesures applicables : cartographier les zones inondables, protéger les couloirs naturels de drainage, adapter les réseaux à l’urbanisation et entretenir les infrastructures. La publication du plan ne suffira pas si les permis et les travaux s’en écartent.
La saison des pluies rend aussi nécessaire une coordination entre prévisions, alertes et interventions locales. Les données de la NIHSA et les évaluations de NEMA ne produisent des effets que si les municipalités et les services du Territoire peuvent les convertir en inspections, nettoyage des drains, information des habitants et sécurisation des passages à risque. C’est le passage de l’alerte à l’action qui peut réduire les dommages avant qu’ils ne surviennent.
À l’échelle ouest-africaine, Abuja fait face à des défis que connaissent d’autres villes en expansion : pression foncière, réseaux de drainage sous-dimensionnés et pluies intenses. La CEDEAO, organisation régionale des États d’Afrique de l’Ouest, a appelé ses membres à intégrer la réduction des risques et l’action climatique dans l’aménagement urbain. Elle recommande également un meilleur partage des données et des prévisions entre pays. Les recommandations régionales de la CEDEAO sur la gestion des catastrophes inscrivent donc la question d’Abuja dans un effort de prévention qui dépasse le Nigeria.
Pour les habitants de Gudu, l’épreuve se mesure à l’état du pont et à la possibilité de circuler sans danger lors des prochaines pluies. Pour les autorités, elle se mesurera à la capacité de faire respecter les zones protégées, d’entretenir les drains et de rendre le nouveau plan directeur opérant sur le terrain. La capitale dispose déjà d’alertes et d’institutions compétentes ; le défi est de les relier à des décisions durables.