À Paris, une peinture peut faire dialoguer une statue baoulé, une robe signée Chloé et des mannequins liés à Abidjan dans les années 1960. C’est le terrain de Carl-Édouard Keïta : remonter les traces, puis composer avec elles une mémoire ivoirienne qui traverse les frontières.

Des archives pour faire parler les images

Né à Abidjan en 1992, l’artiste vit et travaille entre New York et la Côte d’Ivoire. Son parcours passe par des études d’économie à Atlanta, la Parsons School of Design et la New York Academy of Art. Il s’est formé à plusieurs disciplines, mais garde au centre de son travail des références ivoiriennes et africaines.

Dans « Les muses de l’Hôtel Ivoire », une sculpture ivoirienne découverte lors d’un salon de design a déclenché une enquête. Keïta raconte avoir cherché à comprendre son style et son histoire. La toile met cette figure en regard de deux femmes modernes, associées aux défilés Miss Dior organisés à Abidjan dans les années 1960. Les vêtements, les corps et les objets deviennent ainsi des témoins d’époques différentes.

L’œuvre convoque aussi une robe conçue par Karl Lagerfeld pour Chloé en 1976, appelée « Côte d’Ivoire ». L’artiste souligne que les raisons de ce nom lui échappent. Plutôt que de combler le vide par une explication, il assemble les éléments connus et laisse apparaître la question : que raconte une référence ivoirienne lorsqu’elle est inscrite dans une histoire de la mode européenne ?

Cette démarche ne consiste pas à illustrer une identité figée. Elle fait se rencontrer des archives, des formes et des expériences personnelles. Les lignes anguleuses, les fonds colorés et les statues traditionnelles ne sont pas des signes isolés : ils entrent dans une composition contemporaine, travaillée par le souvenir et la recherche.

Tradition, foi et choix de représentation

Une autre toile, « Gbahié est passé par là (allons à Toukouzou) », part d’une photographie d’archive intitulée « La maladie noire » et du portrait d’une grand-tante de l’artiste. Une femme en blanc tient une statue baoulé. À l’arrière-plan, une église évoque Toukouzou et la communauté harriste, dont les fidèles portent traditionnellement des vêtements blancs et marchent pieds nus.

Keïta présente la scène comme un baptême et une rencontre entre croyance chrétienne et héritage baoulé. Son interprétation de la religion comme une menace pour la continuité de certaines pratiques est la sienne : elle ne résume ni la diversité des croyants ivoiriens ni les rapports multiples que les familles entretiennent avec leurs héritages. La toile met plutôt en scène une tension, sans trancher ce que signifie exactement la croix visible dans la composition.

Cette distinction compte. Les objets d’art africains ont souvent été déplacés, classés ou exposés loin des communautés auxquelles ils sont liés. Keïta explique avoir été surpris de retrouver une statue baoulé parmi les pièces importantes de la collection de la Fondation Barnes, à Philadelphie. En la peignant, il la replace dans un récit qui inclut son regard de Baoulé et ses propres questions.

Une scène ivoirienne en construction

La trajectoire de l’artiste relie plusieurs espaces, mais ne réduit pas Abidjan à une étape avant New York ou Paris. Dans sa présentation de la scène locale, Keïta évoque l’essor de jeunes artistes, d’ateliers et de projets consacrés aux archives et à l’histoire de l’art. Il décrit aussi un manque de références accessibles durant sa jeunesse. Pour lui, la création de nouvelles ressources permet aux artistes ivoiriens de devenir leurs propres références.

Cette évolution s’inscrit dans un réseau ouest-africain où galeries, artistes et foires créent des passerelles entre Abidjan, Dakar, Lagos et d’autres villes. La galerie Cécile Fakhoury, qui représente Keïta, développe des espaces à Abidjan, Dakar et Paris. Son parcours comprend notamment l’exposition personnelle « Goumbé » à Abidjan en 2025. Ces relais donnent une visibilité internationale à des artistes du continent, tout en posant la question de la place des institutions et des collectionneurs locaux dans la durée.

Le marché international ouvre des possibilités d’exposition et de vente. Il ne remplace toutefois ni les lieux de formation, ni les collections publiques, ni les espaces où les publics ivoiriens peuvent rencontrer les œuvres. La vitalité d’une scène se mesure aussi à ces ancrages, au-delà de sa présence dans les grandes foires.

Une présence à Paris, une foire écourtée

À Art Basel Paris, au Grand Palais, les œuvres de Keïta sont présentées par la galerie Cécile Fakhoury. L’édition 2026 devait accueillir le public jusqu’au dimanche 25 octobre. Les organisateurs ont finalement annoncé la fermeture de la foire les samedi 24 et dimanche 25 octobre, en invoquant la sécurité des visiteurs, des exposants, des équipes et des œuvres. La décision concerne donc le dernier week-end, et non une fermeture après une seule journée.

Cette interruption réduit le temps de rencontre entre les œuvres, les visiteurs et les galeries. Elle rappelle aussi que la visibilité internationale dépend de conditions très concrètes : accès au lieu, calendrier, sécurité et coûts de participation. Pour les artistes, une foire est à la fois un espace d’exposition et un point de contact avec des collectionneurs et des professionnels.

Pour la Côte d’Ivoire, l’enjeu dépasse la présence d’un artiste à Paris. Il s’agit de faire circuler des récits ivoiriens sans les détacher de leurs lieux, de leurs histoires et de leurs débats. À Abidjan, Yamoussoukro et dans les autres villes du pays, la question à suivre reste celle des moyens durables accordés aux artistes, aux archives et aux institutions culturelles. C’est là que se joue la possibilité de transformer une reconnaissance internationale en ressources et en références partagées.