À Lagos, une course qui se faisait en quelques minutes peut désormais exiger davantage de patience. Pour les chauffeurs, l’attente des clients n’est pas le seul problème : carburant, entretien et commissions réduisent la part qui leur reste à la fin de la journée. Le retrait d’Uber a accentué ces tensions dans un secteur déjà marqué par des mobilisations répétées.
À Lagos, moins de choix et des courses plus difficiles à obtenir
Depuis l’arrêt des activités d’Uber au Nigeria, le 2 septembre 2026, certains passagers disent rencontrer plus souvent des difficultés à trouver un véhicule sur les applications encore actives. Des chauffeurs interrogés dans le récit de terrain à l’origine de ces témoignages évoquent des délais pouvant atteindre 15 à 20 minutes. Ce constat décrit des expériences individuelles : il ne constitue pas une mesure générale de l’attente dans toute la ville.
Le retrait concerne un marché où les conducteurs utilisent souvent plusieurs plateformes, notamment Bolt et inDrive. Le départ d’un opérateur ne signifie donc pas que tous ses chauffeurs disparaissent de la route. Mais le transfert vers d’autres applications peut prendre du temps, et l’afflux de nouvelles inscriptions ne garantit pas une acceptation immédiate. Les informations disponibles ne permettent pas de mesurer précisément combien de conducteurs ont changé de service ni l’ampleur de la baisse de l’offre à Lagos.
Le contexte national pèse déjà sur ces arbitrages. Depuis la suppression de la subvention sur l’essence en 2023 et la dépréciation du naira, les coûts de transport ont fortement augmenté. L’Associated Press a documenté les difficultés rencontrées par des chauffeurs de plateformes à Abuja, où la hausse du carburant a rogné les revenus et réduit le nombre de passagers. L’enquête de l’Associated Press sur les chauffeurs et le coût du carburant rappelle que ces pressions dépassent Lagos, même si elles ne se manifestent pas partout de la même manière.
Des revenus pris entre commissions et dépenses
Pour les chauffeurs, le montant affiché pour une course ne correspond pas au revenu net. Il faut retrancher la commission de la plateforme, le carburant, l’entretien et, pour certains, les paiements liés au véhicule. Un conducteur ayant quitté Uber pour inDrive explique que son activité a changé et que ses revenus ne sont plus comparables à ceux qu’il tirait auparavant de l’application. Son témoignage illustre une difficulté, mais ne suffit pas à établir une évolution moyenne des revenus du secteur.
La question des commissions est au cœur du conflit. Les chauffeurs demandent aux plateformes de réduire leur prélèvement et de revoir les tarifs afin de mieux tenir compte des coûts d’exploitation. Ils réclament aussi davantage de prise sur la fixation des prix. Sur inDrive, le montant d’une course peut être négocié entre le passager et le conducteur ; sur d’autres services, la plateforme joue un rôle plus direct dans le calcul du tarif.
Cette tension oppose des intérêts concrets. Une hausse des tarifs peut aider les conducteurs à couvrir leurs dépenses, mais elle alourdit la facture des passagers. À Lagos, où de nombreux habitants combinent plusieurs modes de transport et où les trajets sont souvent longs, une course plus chère peut pousser certains usagers vers des solutions moins coûteuses. À l’inverse, des tarifs trop bas ou des commissions élevées risquent de rendre la conduite sur application moins viable pour les chauffeurs.
Les grèves s’inscrivent dans un conflit durable
La colère ne commence pas avec le départ d’Uber. Les chauffeurs nigérians ont déjà organisé des arrêts de travail pour protester contre les tarifs, les commissions et les conditions d’exercice. En 2025, des médias nigérians ont rapporté plusieurs menaces de grève ou mobilisations à Lagos autour de ces revendications. PUNCH a notamment rendu compte des revendications syndicales sur les pratiques de travail. Les épisodes successifs montrent que le conflit porte autant sur la rémunération que sur la manière dont les plateformes prennent leurs décisions.
L’Union des transporteurs sur application du Nigeria, connue sous le sigle AUATON, intervient dans ces négociations. Son secrétaire général, Ayoade Ibrahim, défend la révision des commissions et des prix. Les chauffeurs disent également vouloir pouvoir contester les tarifs et mieux comprendre les règles qui déterminent l’accès aux courses. Les plateformes, de leur côté, doivent préserver une offre abordable pour les clients tout en maintenant leur activité dans un environnement où les coûts et la monnaie évoluent rapidement.
Dans le récit recueilli à Lagos, le syndicat dit négocier avec Bolt. Cette information doit rester attribuée à l’organisation : aucun accord final ni calendrier de règlement n’est établi par les éléments disponibles. Les précédentes mobilisations ont toutefois montré que les discussions peuvent se prolonger et que les chauffeurs disposent d’un levier immédiat : se déconnecter des applications.
Moove, les véhicules et les suites du retrait
Le départ d’Uber a aussi des conséquences pour les conducteurs dont le véhicule était financé ou loué par Moove, une entreprise nigériane de financement de véhicules. À l’automne 2026, Moove a annoncé la fin de ses activités au Nigeria et le transfert de véhicules à des clients éligibles. Le groupe a évalué ces voitures à plus de 35 milliards de nairas, soit environ 26 millions de dollars. TechMoran rapporte les modalités annoncées par Moove. La valeur globale ne signifie pas que chaque chauffeur recevra une somme équivalente : le transfert dépend des conditions applicables à chaque véhicule.
Cette évolution peut alléger les paiements de certains conducteurs, tout en laissant ouvertes des questions sur l’entretien, l’assurance et la capacité à continuer de travailler sans l’écosystème auquel leur financement était lié. Les effets varient selon les chauffeurs : ceux qui possèdent leur voiture ne sont pas exposés aux mêmes engagements que ceux qui dépendent d’un véhicule financé.
À l’échelle régionale, l’enjeu dépasse les applications. Le Nigeria, première économie d’Afrique de l’Ouest, est membre de la CEDEAO, la communauté économique qui rassemble plusieurs pays de la sous-région. Les difficultés rencontrées dans le transport numérique illustrent un défi commun aux grandes villes ouest-africaines : concilier emplois créés par les plateformes, rémunération soutenable et prix accessibles. Mais les règles, les coûts et les réseaux de transport restent propres à chaque pays et à chaque ville.
La suite dépendra des négociations avec Bolt et des conditions concrètes de la sortie de Moove. Pour les passagers de Lagos, le test sera simple : trouver une voiture dans un délai raisonnable et à un prix supportable. Pour les chauffeurs, il s’agira de savoir si les tarifs couvrent réellement le carburant, l’entretien et leur temps de travail. À ce stade, aucun élément recoupé ne permet d’affirmer que ces deux objectifs sont réunis.