À Nouakchott, une question institutionnelle s’invite dans les discussions sur le coût de la vie et les services publics : qui peut gouverner, et pour combien de temps ? Le 21 octobre 2026, le parti d’opposition Tawassoul a placé ces préoccupations au cœur de rassemblements organisés dans les trois régions de la capitale.
Un débat constitutionnel qui dépasse la présidentielle
Le président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani a été réélu en juin 2024 pour un second mandat de cinq ans. La Constitution mauritanienne limite le chef de l’État à deux mandats. Son article 28 prévoit qu’il est « rééligible une seule fois ». Une prise de position du Conseil constitutionnel, lors de son investiture en août 2024, a également qualifié ce mandat de dernier au regard des règles en vigueur.
La Mauritanie se trouve à la jonction du Maghreb et de l’Afrique de l’Ouest. Elle n’est pas membre de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), qu’elle a quittée en 2000. Elle participe plutôt à l’Union du Maghreb arabe, dont l’activité régionale reste limitée, et entretient des relations étroites avec ses voisins sahéliens. Dans ce contexte, le respect des règles de succession présidentielle compte aussi pour la crédibilité des institutions dans une région marquée par des trajectoires politiques contrastées.
Le pays a connu une alternance entre deux présidents élus en 2019, lorsque Mohamed Ould Abdel Aziz a cédé le pouvoir à Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani. Cette continuité constitutionnelle donne un poids particulier au débat actuel : les appels de certains soutiens du pouvoir à un troisième mandat restent des initiatives politiques rapportées, et non l’annonce d’une candidature ou d’une réforme adoptée.
Les « trois non » de Tawassoul
Le 21 octobre, Tawassoul a organisé des sit-in dans les trois régions de Nouakchott. Le parti a repris les mots d’ordre présentés pour sa rentrée politique : non à un troisième mandat, non aux restrictions des libertés et non à la corruption. Des médias mauritaniens ont également rapporté des rassemblements dans d’autres régions du pays. Les informations disponibles ne donnent pas de décompte indépendant des participants.
Dans le quartier d’Arafat, au sud de la capitale, des militants se sont alignés le long d’une route et ont distribué des affiches aux automobilistes, selon les témoignages recueillis sur place. Le vice-président du parti, Mohamed Houd Mbareck, a défendu le respect de la limite constitutionnelle. Il a aussi affirmé que les Mauritaniens attendaient des réponses sur l’eau, l’électricité et le prix des produits essentiels, plutôt qu’un débat sur la prolongation du pouvoir.
La secrétaire générale de Tawassoul, Aminata Niang, a pour sa part dénoncé ce qu’elle considère comme des manquements dans le contrôle des marchés publics et des entreprises publiques. Elle a cité la Somelec, la société nationale d’électricité, et reproché aux autorités l’absence de reddition des comptes. Ces accusations relèvent de la critique politique du parti ; elles ne constituent pas, à elles seules, des conclusions d’audit ou de justice.
La formule rassemble ainsi des thèmes qui ne touchent pas les mêmes acteurs de la même manière. Pour les institutions, l’enjeu est la solidité de la règle constitutionnelle. Pour les ménages, la hausse des dépenses et l’accès régulier aux services sont immédiats. À Nouakchott, où se concentrent les administrations et une part importante de l’activité économique, ces questions prennent une visibilité particulière. Les préoccupations des habitants des régions, notamment en matière d’accès aux services, ne se résument toutefois pas à celles de la capitale.
Une opposition qui cherche à élargir le débat
Tawassoul ne présente pas seulement son opposition à un troisième mandat comme une bataille juridique. En associant cette revendication à la liberté d’expression et à la gestion des fonds publics, le parti tente de relier les règles politiques aux conditions de vie. Ce choix peut élargir son audience, mais il l’expose aussi à une exigence : étayer ses accusations sur la gouvernance et préciser les solutions qu’il défend.
Les rassemblements donnent à l’opposition un moyen de maintenir le sujet dans l’espace public entre deux échéances électorales. Ils ne permettent pas, à eux seuls, de mesurer l’opinion de l’ensemble des Mauritaniens. Il faut distinguer la mobilisation des militants, les appels de personnalités proches du pouvoir et les décisions officielles : à ce stade, ces trois éléments ne sont pas équivalents.
Le dossier est d’autant plus sensible que la Constitution ne limite pas seulement le nombre de mandats dans son article 28. Le serment présidentiel comporte aussi un engagement à ne pas entreprendre ni soutenir une initiative visant à réviser les dispositions relatives à la durée et au renouvellement du mandat. Le texte officiel est consultable dans la Constitution mauritanienne consolidée.
Le prochain test sera institutionnel
À l’échelle régionale, la Mauritanie évolue dans un espace sahélien où les transitions militaires et les ruptures constitutionnelles ont fragilisé plusieurs cadres de coopération. Elle a quitté la CEDEAO, mais reste directement concernée par les équilibres politiques, sécuritaires et économiques de ses voisins. Un débat sur les limites du pouvoir présidentiel est donc suivi au-delà de ses frontières, sans que la situation mauritanienne puisse être assimilée à celle d’autres pays.
La suite dépendra moins des slogans que des actes : les responsables qui défendent un troisième mandat préciseront-ils leur proposition ? Les institutions réaffirmeront-elles leur interprétation du texte ? Et le débat sur la gouvernance débouchera-t-il sur des réponses vérifiables concernant les marchés publics et les services essentiels ? Pour l’heure, les rassemblements du 21 octobre montrent que l’opposition cherche à empêcher que la question constitutionnelle soit traitée séparément des préoccupations quotidiennes.