Un outil d’intelligence artificielle peut être conçu à Nairobi, utilisé à Dakar et alimenté par des composants fabriqués ailleurs. Cette géographie rappelle un enjeu central pour les économies africaines : profiter des gains de productivité, mais aussi prendre place dans les activités qui rendent l’IA possible.

La question dépasse le choix des applications ou des modèles. Elle concerne les compétences, les infrastructures et la capacité des entreprises locales à vendre des biens et des services dans une chaîne de valeur mondiale où se concentrent déjà d’importants investissements.

Une initiative continentale, au-delà des usages

Mi-octobre 2026, la Banque africaine de développement (BAD) et le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) ont annoncé vouloir accélérer l’initiative « 10 milliards de dollars pour l’IA ». L’objectif affiché est de mobiliser un milliard de dollars par an pendant dix ans. Selon la BAD, cet effort pourrait contribuer à créer 25 millions d’emplois d’ici 2035.

Il s’agit d’une ambition, et non d’un résultat déjà acquis. La création d’emplois dépendra notamment de la provenance des investissements, de la formation, de l’accès à l’électricité et de la place accordée aux entreprises africaines. La BAD estime par ailleurs que l’adoption inclusive de l’IA pourrait ajouter jusqu’à 1 000 milliards de dollars au PIB du continent d’ici 2035. Ce chiffre est une projection, pas une prévision garantie.

Le débat porte donc sur la répartition de la valeur. Les outils d’IA peuvent améliorer des services dans la santé, l’agriculture, l’éducation ou l’administration. Mais les revenus se créent aussi en amont : dans la conception électronique, la fabrication et le test des puces, les réseaux, le stockage des données, le refroidissement et la maintenance des centres de calcul.

Des marchés mondiaux structurés par l’infrastructure

Les résultats récents de Nvidia illustrent l’ampleur de la demande en accélérateurs de calcul, des puces spécialisées utilisées pour entraîner et faire fonctionner des modèles d’IA. Pour le trimestre clos le 26 juillet 2026, le groupe américain a déclaré 96,2 milliards de dollars de chiffre d’affaires et près de 59,7 milliards de bénéfice net. Ces montants concernent l’ensemble de ses activités trimestrielles, même si la demande liée à l’IA contribue fortement à leur croissance.

Une puce n’est toutefois qu’un maillon. Sa production mobilise des fabricants spécialisés, des machines de précision, des matériaux, de l’énergie et des chaînes logistiques complexes. Les centres de données ajoutent d’autres besoins : alimentation électrique stable, systèmes de refroidissement, équipements réseau et bâtiments adaptés. Les opportunités ne se limitent donc pas aux entreprises capables de construire les processeurs les plus avancés.

Pour les pays africains, cette distinction compte. Les investissements dans les installations de calcul et les logiciels peuvent créer des emplois qualifiés, mais aussi accroître la facture d’importation si les équipements, les services techniques et les compétences viennent principalement de l’étranger. À l’inverse, des entreprises locales présentes dans certains segments peuvent conserver davantage de valeur dans l’économie nationale et développer des savoir-faire exportables.

Des points d’appui au Maroc et en Égypte

Le Maroc possède déjà une expérience industrielle dans l’assemblage et le test de semi-conducteurs. À Bouskoura, près de Casablanca, STMicroelectronics exploite un site qui assemble et teste notamment des composants destinés aux secteurs automobile et industriel. L’entreprise décrit ces activités comme une partie de ses opérations manufacturières au Maroc. Le ministère marocain de l’Industrie a également présenté le site comme un centre important pour les composants de puissance en carbure de silicium, utilisés notamment dans les véhicules électriques.

Ce type d’activité ne signifie pas que le pays fabrique toutes les puces à partir des matières premières. L’assemblage et le test interviennent à une étape distincte de la fabrication des composants sur des plaquettes de silicium. Ils exigent néanmoins des techniciens formés, des fournisseurs fiables et une qualité de production reconnue par les clients internationaux.

En Égypte, l’Agence de développement de l’industrie des technologies de l’information (ITIDA) a annoncé, le 25 mai 2026, l’intégration de la conception électronique, des semi-conducteurs et des systèmes embarqués à un programme d’incitations à l’exportation. Les mesures doivent s’appliquer sur sept ans à partir de l’exercice 2025-2026. Elles visent à renforcer des activités de conception et de services technologiques, plutôt qu’à promettre l’installation immédiate d’usines de pointe.

Ces deux exemples illustrent des trajectoires différentes. Le Maroc s’appuie sur une présence industrielle existante. L’Égypte cherche aussi à stimuler les exportations de conception et de services. Aucun modèle ne peut être transposé partout : les choix dépendent des compétences disponibles, des infrastructures, de la taille du marché et de l’accès aux financements.

Relier les stratégies d’IA à une politique industrielle

Les stratégies nationales d’IA restent nécessaires. Elles peuvent soutenir la recherche, les administrations numériques, la formation et l’adaptation des outils aux langues et aux besoins locaux. Mais elles gagneraient à préciser aussi quels fournisseurs locaux peuvent répondre aux besoins des centres de données, des opérateurs télécoms et des entreprises utilisatrices.

Cette ambition rencontre des contraintes concrètes. Les centres de calcul consomment beaucoup d’électricité et nécessitent une connectivité fiable. Les entreprises doivent accéder au financement, à des marchés suffisamment vastes et à des compétences spécialisées. L’intégration régionale peut aider à élargir les débouchés : une société implantée dans un pays ne dépendrait alors pas uniquement de la demande de son marché national.

Les effets varieront également selon les travailleurs et les territoires. Les emplois de conception et de maintenance se concentrent souvent dans les grandes villes, tandis que les gains agricoles ou administratifs peuvent concerner des régions plus éloignées si les réseaux et la formation suivent. Les petites entreprises et les travailleurs de l’économie informelle risquent, eux, d’avoir moins facilement accès aux outils, au crédit et aux formations nécessaires.

L’enjeu continental n’est donc pas de reproduire partout les mêmes usines ni de viser l’autonomie intégrale. Il est d’identifier des segments accessibles, de coordonner les investissements et de faire correspondre les financements annoncés aux capacités productives locales. La promesse des 25 millions d’emplois dépendra en partie de cette articulation entre adoption de l’IA et création de fournisseurs africains.

Les prochaines étapes à surveiller sont la mise en œuvre concrète de l’initiative de la BAD et du PNUD, la mobilisation effective des capitaux et les résultats des dispositifs nationaux d’exportation. Le critère décisif sera moins le nombre de stratégies publiées que la capacité des entreprises africaines à décrocher des contrats, former des équipes et monter progressivement en gamme.