Dans le Salamat, un passage emprunté par des troupeaux a débouché sur un lourd bilan humain. Au-delà de l’affrontement, l’épisode pose une question concrète pour les villages tchadiens : comment partager les terres et les points d’eau lorsque les itinéraires pastoraux croisent les champs ?

Un différend local, dans une région sous pression

Les violences se sont produites dans la nuit du dimanche 18 au lundi 19 octobre 2026, près de Kouzi-Wahit, dans la sous-préfecture de Mouraye, département du Bahr-Azoum. Le Salamat se trouve dans le sud-est du Tchad, à proximité des provinces du Sila et du Ouaddaï, ainsi que des frontières du Soudan et de la République centrafricaine.

Dans cette partie du pays, agriculture et élevage sont des activités essentielles, mais elles dépendent d’un même espace. Les cultures occupent les terres pendant une partie de l’année. Les troupeaux, eux, se déplacent selon les saisons, l’accès aux pâturages et la disponibilité de l’eau. Un couloir de transhumance est un itinéraire réservé ou reconnu pour permettre ces déplacements. Lorsque son tracé est contesté, ou que les animaux traversent des parcelles cultivées, un désaccord local peut rapidement opposer des communautés.

Le Salamat avait pourtant connu, quelques jours auparavant, une initiative de sensibilisation au vivre-ensemble entre agriculteurs et éleveurs, dans le département du Bahr-Azoum. Ce contraste rappelle une limite des réunions ponctuelles : elles peuvent ouvrir le dialogue, mais ne règlent pas à elles seules les litiges fonciers, la délimitation des passages ou l’accès aux mares.

Un bilan encore provisoire et des circonstances à établir

Au moins douze personnes ont été tuées lors de l’affrontement. Les autorités tchadiennes, citées par l’agence Anadolu, ont également fait état de trois blessés graves. Un autre compte rendu local avance huit blessés graves. Ces bilans divergent ; le nombre de blessés doit donc rester attribué et susceptible d’évoluer.

Les premiers éléments disponibles associent les violences à un désaccord sur le passage des troupeaux et le tracé d’un couloir de transhumance. Ils ne permettent pas, à ce stade, de reconstituer précisément le déclenchement de l’affrontement ni d’établir les responsabilités individuelles. Les autorités administratives, des responsables provinciaux, des représentants judiciaires et les forces de sécurité se sont rendus dans la zone afin de rétablir le calme et d’examiner la situation.

Les récits publiés ne concordent pas tous sur l’identité des victimes ou sur la séquence exacte des faits. Il est donc préférable de ne pas présenter comme établies les affirmations selon lesquelles un groupe aurait été particulièrement touché. Les circonstances détaillées et le bilan définitif restent à confirmer.

La prudence s’impose aussi sur les causes climatiques. La faiblesse des pluies peut réduire les ressources disponibles et déplacer les parcours pastoraux, mais les informations accessibles ne démontrent pas que le déficit pluviométrique ait provoqué cet affrontement précis. Des agriculteurs de la province ont toutefois décrit, en septembre, les difficultés rencontrées par leurs cultures en raison de la rareté des pluies. Cela éclaire la pression sur les moyens de subsistance, sans établir un lien direct avec les violences.

Des mécanismes de prévention à l’épreuve du terrain

Le différend met en jeu des intérêts immédiats. Pour les ménages agricoles, une parcelle endommagée peut compromettre une récolte et les revenus associés. Pour les éleveurs, un passage fermé ou impraticable peut compliquer l’accès aux pâturages et à l’eau. Dans les deux cas, les conséquences dépassent les personnes directement impliquées : les marchés locaux, les relations entre villages et la circulation saisonnière peuvent aussi être affectés.

La réponse ne se limite donc pas à déployer des forces de sécurité après les faits. Elle dépend aussi de règles comprises localement : couloirs identifiés, calendrier de passage, procédures de réparation en cas de dégâts et médiation accessible avant l’escalade. Les chefs traditionnels, les autorités locales et les représentants des communautés peuvent jouer un rôle dans ces arrangements, à condition que les décisions soient suivies et que chaque partie puisse faire valoir ses intérêts.

Le précédent récent souligne l’enjeu. En juin 2025, une autre confrontation communautaire à Mouraye aurait fait une dizaine de morts, selon des comptes rendus de presse. Les éléments disponibles ne suffisent pas à établir un lien direct entre les deux épisodes. Leur proximité géographique rappelle néanmoins que les tensions autour de la terre et des ressources demandent un suivi durable, et pas seulement une intervention après chaque crise.

À l’échelle nationale, ces violences s’inscrivent dans un contexte plus large de conflits locaux. Le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies a recensé, au premier semestre 2026, 35 incidents violents ayant entraîné des pertes humaines au Tchad, avec 81 morts et 167 blessés. L’organisme indique que les conflits intercommunautaires représentaient 66 % des cas recensés. Ces données portent sur plusieurs types d’incidents et ne doivent pas être confondues avec un bilan des seuls conflits entre agriculteurs et éleveurs.

Un enjeu tchadien et régional

Le Tchad appartient à la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC), qui regroupe six États autour de liens économiques et monétaires. Mais la gestion des mobilités pastorales et des conflits locaux relève d’abord des autorités tchadiennes et des communautés concernées. La proximité du Soudan et de la Centrafrique renforce toutefois l’importance d’une approche régionale des déplacements et de la sécurité frontalière, sans qu’il soit possible d’attribuer à ces conflits une cause extérieure sur la seule base des informations disponibles.

Pour N’Djamena, l’enjeu est de faire tenir ensemble sécurité, médiation et accès aux ressources. Pour les habitants du Salamat, la question est plus immédiate : pouvoir cultiver, faire circuler les troupeaux et accéder à l’eau sans que chaque différend ne devienne une confrontation. Les prochaines étapes à observer sont la confirmation du bilan, les conclusions des autorités sur les circonstances et les mesures concrètes prises pour clarifier ou sécuriser les itinéraires pastoraux.

Les informations sur l’affrontement et les bilans ont été recoupées dans des comptes rendus de l’agence Anadolu, de Panorama Papers et du média tchadien Le N’Djam Post. Le contexte de faible pluviométrie est rapporté par Tchadinfos ; les données nationales du premier semestre proviennent du compte rendu de l’agence Anadolu.