Rendre des fonds récupérés à l’étranger ne répare pas, à lui seul, les violences subies. Mais pour les victimes de l’ancien régime gambien, les 2,57 millions de dollars désormais annoncés comme reçus ouvrent une question concrète : comment cette somme atteindra-t-elle les personnes auxquelles elle est destinée ?
De l’argent saisi aux réparations en Gambie
Le 20 octobre 2026, la Commission gambienne des réparations a confirmé avoir reçu 2 573 414,10 dollars issus de la vente d’une propriété de Yahya Jammeh à Potomac, dans le Maryland, aux États-Unis. Elle affirme que l’argent a été versé au Fonds de réparations et qu’il servira exclusivement à indemniser les victimes et les survivants, conformément à son mandat.
Ce montant est distinct de celui annoncé quelques semaines plus tôt par les autorités gambiennes et américaines : leur accord de transfert du 18 septembre portait sur 2 507 911,73 dollars. La commission donne aujourd’hui un total reçu plus élevé, sans expliquer publiquement l’écart entre les deux chiffres. Il convient donc de distinguer la somme prévue dans l’accord de celle que l’institution dit avoir effectivement encaissée.
La propriété avait été acquise par l’intermédiaire d’un trust établi par l’épouse de Jammeh. En 2022, le ministère américain de la Justice avait obtenu sa confiscation civile, estimant que son achat avait été financé par des produits présumés de corruption. La procédure portait sur un bien acquis pour environ 3,5 millions de dollars. La restitution concerne le produit de sa vente, et non la valeur initiale annoncée de l’achat.
La Commission des réparations indique que l’argent est déposé sur un compte dédié à la Banque centrale gambienne. Elle affirme qu’il ne pourra servir qu’au paiement des réparations. Ce mécanisme de cantonnement est important : il permet de suivre les fonds séparément des dépenses ordinaires de l’État. Reste à rendre compte de leur distribution, de ses critères et des délais.
Un processus de justice encore en chantier
Yahya Jammeh a dirigé la Gambie de 1994 à 2017. Après avoir perdu l’élection présidentielle de décembre 2016 face à Adama Barrow, il a refusé dans un premier temps de quitter le pouvoir. La pression des pays voisins, réunis au sein de la CEDEAO — la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest — a contribué à son départ. Il vit depuis en exil en Guinée équatoriale.
Après la transition, la Commission vérité, réconciliation et réparations a recueilli des témoignages et documenté les abus commis sous son régime. Ses travaux ont porté notamment sur des détentions arbitraires, des disparitions forcées, des actes de torture et des exécutions extrajudiciaires. Les accusations visant l’ancien président et d’autres responsables doivent être distinguées des décisions judiciaires : toutes n’ont pas fait l’objet d’un jugement.
La loi gambienne de 2023 sur les réparations des victimes a établi un cadre légal et un fonds destinés à organiser les indemnisations. La Commission des réparations a été inaugurée en 2025. Ce dispositif s’inscrit dans un effort plus large de justice transitionnelle, c’est-à-dire le traitement des violations commises lors d’une période autoritaire par des mécanismes de vérité, de réparation et de justice.
La restitution américaine apporte une ressource réelle, mais limitée au regard des besoins. Les réparations ne se résument pas à un versement en espèces : le cadre gambien prévoit aussi des formes de restitution, de réhabilitation et de reconnaissance. Les survivants peuvent avoir besoin de soins, d’un accompagnement durable ou d’une reconnaissance officielle des préjudices subis. Les familles de personnes disparues attendent, elles, des réponses qui ne peuvent être remplacées par une indemnité.
La transparence, condition de la confiance
Pour les victimes, l’enjeu immédiat est que les fonds arrivent sans retard injustifié et selon des règles accessibles. Une publication régulière des montants reçus, des bénéficiaires retenus et des paiements effectués aiderait à prévenir les soupçons. Elle permettrait aussi de vérifier que les régions et les catégories de victimes ne sont pas laissées de côté.
Cette exigence s’inscrit dans un débat gambien déjà sensible autour de la gestion des avoirs saisis à Jammeh. Les ventes de biens de l’ancien président ont suscité des inquiétudes publiques et des appels à la transparence. Dans ce contexte, le dépôt sur un compte dédié constitue une première garantie annoncée, mais pas une preuve suffisante de bonne distribution. Un audit indépendant et des voies de recours pour les victimes pourraient renforcer le contrôle.
La somme ne doit pas non plus être présentée comme une réparation complète. Elle provient d’un seul actif immobilier aux États-Unis. La restitution d’avoirs peut contribuer au financement des réparations, mais elle ne remplace ni les ressources publiques nécessaires ni les autres engagements de justice et de mémoire. L’écart entre les attentes des victimes et les moyens disponibles restera un défi majeur pour les autorités.
Une portée régionale au-delà de Banjul
La Gambie est un petit État d’Afrique de l’Ouest presque entièrement entouré par le Sénégal. Son parcours de sortie d’un régime autoritaire et la recherche de responsabilité ont donc une portée régionale. En décembre 2024, la CEDEAO a approuvé le principe d’un tribunal spécial pour juger les crimes graves commis durant la période Jammeh. La mise en place et le financement de cette juridiction restent déterminants pour compléter le travail de réparation.
Le cas gambien illustre aussi une coopération judiciaire transfrontalière : les autorités américaines ont confisqué un bien situé aux États-Unis, puis organisé le transfert de fonds vers une institution gambienne. Cette coopération peut aider à restituer des avoirs publics présumément détournés. Elle ne règle toutefois pas la question centrale : qui décide de l’indemnisation, selon quels critères, et comment les victimes peuvent-elles contester une décision ?
Le prochain test sera donc moins le montant annoncé que son usage vérifiable. La Commission devra concilier rapidité, équité et traçabilité, tandis que le gouvernement et la CEDEAO devront faire avancer les mécanismes de justice. Pour les survivants, la restitution marque une étape tangible. Sa portée dépendra de la capacité des institutions à transformer cette somme en réparations effectives, sans confondre remboursement financier et justice accomplie.