À Eséka, le souvenir du déraillement reste lié à une question concrète : que signifie réparer un drame lorsque les familles attendent encore des réponses et que le train demeure essentiel aux déplacements et au commerce ? Dix ans après l’accident, le bilan judiciaire, l’indemnisation et la sécurité du réseau restent au cœur de la mémoire collective camerounaise.

Un axe vital pour le Cameroun et ses voisins

La ligne Douala-Yaoundé relie les deux principaux pôles économiques du Cameroun. Elle dessert aussi Eséka, dans la région du Centre. Elle s’inscrit dans le réseau ferroviaire qui se prolonge vers Ngaoundéré, puis dans le corridor rail-route Douala-N’Djamena, important pour les échanges avec le Tchad et, plus largement, l’espace de la CEMAC, la communauté économique d’Afrique centrale.

Cette fonction régionale donne un poids particulier aux choix de sécurité et d’entretien. Le rail transporte des passagers et des marchandises ; il soutient les activités des entreprises comme les déplacements quotidiens. Une interruption ou une défaillance touche donc des acteurs différents, des voyageurs aux commerçants, et dépasse les seules gares des grandes villes.

Le Cameroun prépare la réhabilitation des 238 kilomètres entre Douala et Yaoundé dans le cadre du Projet régional pour l’amélioration de la performance du corridor rail-route Douala-N’Djamena. Le ministère des Transports présente la sécurité et la modernisation de la signalisation comme des objectifs du programme. Ces investissements rappellent que la fiabilité du service dépend aussi de l’état des voies, du contrôle de l’exploitation et des moyens d’intervention.

Le bilan humain et les responsabilités

Le 21 octobre 2016, le train Intercity reliant Yaoundé à Douala a déraillé près de la gare d’Eséka. Le rapport du ministère camerounais de la Justice sur les droits humains en 2016 retient 79 morts et 551 blessés. Ce bilan officiel permet de situer l’ampleur du drame sans confondre les chiffres, qui ont varié dans certains récits publiés au fil du temps.

La commission d’enquête instituée par décret le 25 octobre 2016 a attribué la responsabilité principale au transporteur, Camrail. D’après les conclusions rendues publiques par la présidence, le train roulait à 96 kilomètres par heure sur une section où la vitesse était limitée à 40. La commission a également relevé des défaillances dans la prise en compte des réserves du conducteur. Ces éléments proviennent de l’enquête officielle ; ils ne dispensent pas de distinguer ses conclusions des décisions rendues par les tribunaux.

En septembre 2018, le tribunal d’Eséka a déclaré Camrail coupable d’homicide et de blessures involontaires et l’a condamnée à verser des indemnités. La société a annoncé son intention de faire appel, contestant notamment l’expertise retenue. Le jugement a marqué une étape judiciaire importante, mais il ne suffit pas, à lui seul, à établir que toutes les démarches sont achevées ou que chaque famille a reçu une réparation jugée satisfaisante.

Indemniser ne clôt pas le débat

À l’occasion du dixième anniversaire, Camrail affirme que le processus d’indemnisation est finalisé à 98 %. Ce chiffre est celui de l’entreprise. Il mérite d’être rapporté comme tel : il ne précise pas, à lui seul, combien de bénéficiaires restent concernés, quels dossiers sont encore ouverts ni comment les sommes versées se répartissent entre les familles des personnes décédées et les blessés.

La réparation ne se limite pas au versement d’une somme. Pour les proches, elle peut aussi dépendre de la reconnaissance des responsabilités, de l’accès aux décisions judiciaires et de réponses sur les causes du déraillement. Les blessés et les familles ne forment pas un groupe uniforme : leurs besoins médicaux, leurs démarches et les conséquences économiques du drame diffèrent.

Après la publication des conclusions de la commission, le président camerounais avait annoncé une aide complémentaire de l’État d’un milliard de francs CFA et demandé que l’indemnisation soit menée à son terme. Cette annonce officielle s’ajoute au processus porté par l’entreprise et son assureur. Elle souligne la responsabilité des pouvoirs publics dans la surveillance d’une concession ferroviaire, même lorsque l’exploitation est confiée à une société privée.

La sécurité à l’épreuve des nouveaux investissements

Camrail dit avoir renforcé ses procédures d’exploitation et de contrôle, et installé des caméras dans les locomotives. Ces mesures sont présentées par l’entreprise ; leur annonce ne constitue pas, à elle seule, une évaluation indépendante de leur efficacité. La question centrale reste celle du contrôle dans la durée : état des voies, limites de vitesse, signalisation, gestion des alertes et préparation des secours.

Le ministère des Transports suit encore le dossier Eséka dans les travaux du Comité interministériel des infrastructures ferroviaires. En juillet 2026, ce comité a également examiné la réhabilitation du réseau et l’acquisition de matériel voyageurs. Ce rapprochement entre le suivi judiciaire, les investissements et la sécurité est essentiel : moderniser une ligne ne remplace ni la transparence sur les responsabilités ni une supervision rigoureuse de son exploitation.

Pour la CEMAC, l’enjeu est aussi celui de la continuité des échanges sur le corridor Douala-N’Djamena. Le Cameroun joue un rôle de passage vers des pays voisins moins directement reliés à la mer. La performance économique de cet axe dépend donc autant de sa capacité de transport que de sa sûreté. À Eséka, dix ans après, le bilan humain reste établi, mais l’évaluation des réparations et des garanties de sécurité demande des réponses précises, vérifiables et suivies dans le temps.