À Addis-Abeba, la reprise des grandes villes du Tigré ne signifie pas que les combats sont terminés. Dans les campagnes, les revendications militaires se multiplient, tandis que les civils restent exposés aux déplacements, aux ruptures de services et à une nouvelle confrontation régionale.
Une trêve de 2022 mise à rude épreuve
Le conflit oppose de nouveau les autorités fédérales éthiopiennes et des forces liées au Front de libération du peuple du Tigré (TPLF), parti qui a longtemps dominé la politique nationale. Le Tigré, région du nord de l’Éthiopie frontalière de l’Érythrée, a déjà subi une guerre dévastatrice entre 2020 et 2022.
Le 2 novembre 2022, les deux parties ont signé à Pretoria un accord de cessation des hostilités, négocié avec l’implication de l’Union africaine et soutenu par l’IGAD, l’organisation régionale de la Corne de l’Afrique. Il visait à faire taire les armes et à ouvrir la voie au rétablissement des services et à l’aide humanitaire. La reprise des combats fragilise désormais cet accord. L’IGAD a salué l’accord de Pretoria.
La crise s’inscrit aussi dans un paysage national plus large. L’armée fédérale affronte des combattants Fano dans la région Amhara et l’Armée de libération oromo (OLA) en Oromia. Ces conflits ont des causes et des acteurs distincts : les réunir sous une seule explication masquerait les tensions politiques propres à chaque région.
Un bilan revendiqué, mais non confirmé
Le 20 octobre 2026, un responsable du TPLF a affirmé que ses combattants avaient tué 1 511 soldats fédéraux et en avaient blessé 1 050 lors d’affrontements les 17 et 18 octobre. La déclaration a été diffusée en vidéo par Tigrai Media Corporation, un média proche de l’opposition. Ces chiffres n’ont pas pu être vérifiés de manière indépendante. Au moment de leur publication, les autorités fédérales n’avaient pas répondu à cette revendication, selon l’agence Anadolu.
Ce bilan doit donc rester attribué au TPLF, et non être présenté comme un fait établi. Dans un conflit, les parties communiquent souvent des chiffres difficiles à vérifier, surtout lorsque l’accès aux zones de combat est limité. Les affirmations de pertes humaines méritent une prudence particulière : elles peuvent évoluer et les civils ne disposent pas toujours d’informations fiables sur le sort de leurs proches.
Les forces fédérales et leurs alliés ont repris plusieurs centres urbains du Tigré, dont Mekele, la capitale régionale. Le 16 octobre, le gouvernement fédéral a annoncé une administration intérimaire pour six mois, avec la mission de rétablir les services, d’accompagner le retour des déplacés et de préparer des élections. L’Associated Press rapporte que cette décision a suivi le retrait du TPLF de Mekele et la reprise de la ville par des forces alliées au gouvernement.
Mais le contrôle des principales villes ne prouve pas que les forces du TPLF ont disparu de la région. Des combattants demeurent présents hors des centres urbains, et les mouvements militaires dans les zones rurales sont difficiles à documenter. Il faut distinguer le contrôle administratif d’une ville du contrôle effectif de l’ensemble du territoire.
Une administration provisoire face à des enjeux durables
La mise en place d’une administration pour six mois est présentée par le gouvernement comme une étape de stabilisation. Elle devra pourtant fonctionner dans une région où la légitimité des autorités et la représentation politique restent disputées. Une échéance courte ne garantit pas, à elle seule, un accord sur les modalités du scrutin ni sur les conditions d’un retour durable à la paix.
Pour les habitants, les conséquences se mesurent d’abord dans la vie quotidienne : accès aux soins et à l’école, circulation entre les localités, reprise des marchés et possibilité de rentrer chez soi. Les résidents des villes peuvent voir revenir certaines administrations, tandis que les populations rurales, plus proches des zones de combat, restent davantage exposées aux déplacements et aux coupures de services. Les personnes déplacées ont besoin de garanties concrètes avant tout retour.
La guerre de 2020-2022 a laissé des blessures profondes et des désaccords non réglés. L’accord de Pretoria prévoyait un processus politique ; la reprise des affrontements montre la fragilité de sa mise en œuvre. Tant que les rivalités sur le pouvoir régional, la sécurité et le retour des déplacés ne trouvent pas de cadre accepté, la reprise d’une administration civile risque de rester précaire.
La Corne de l’Afrique en ligne de mire
La frontière avec l’Érythrée donne à cette crise une portée qui dépasse le Tigré. Addis-Abeba a accusé Asmara de soutenir des forces armées, tandis que l’Érythrée rejette ces accusations. Dans un contexte de relations tendues entre les deux pays, une escalade pourrait entraîner d’autres acteurs de la Corne de l’Afrique et compliquer les efforts de médiation régionale. Ces accusations doivent rester attribuées aux parties concernées tant qu’elles ne sont pas confirmées indépendamment.
L’IGAD et l’Union africaine sont directement concernées : l’accord de Pretoria a été négocié dans un cadre africain et sa survie pèsera sur la crédibilité des mécanismes régionaux de règlement des conflits. La suite dépendra notamment de la capacité des autorités à garantir l’accès humanitaire, à réduire les affrontements et à préciser le calendrier politique annoncé pour les six prochains mois.
Le TPLF revendique des pertes importantes dans les rangs fédéraux, mais ce chiffre reste invérifié. La perte des grandes villes ne met pas fin aux combats. Entre une administration provisoire à Addis-Abeba et des forces toujours présentes dans les zones rurales, la question centrale est désormais de savoir si une nouvelle trêve peut être négociée avant que la crise ne s’étende davantage.