Le lithium peut-il devenir autre chose qu’un minerai exporté depuis l’Afrique australe ? Une proposition de financement pour un projet sud-africain remet cette question au premier plan, alors que le Zimbabwe pèse déjà sur le marché régional et que les gouvernements cherchent à retenir davantage de valeur sur place.
Une course régionale à la transformation
Le Zimbabwe est aujourd’hui le principal producteur africain de lithium. Selon les données de l’US Geological Survey (USGS), il occupait en 2024 le quatrième rang mondial, hors États-Unis, avec 9 % de la production mondiale. Le secteur minier contribue fortement à son économie, mais une grande partie du minerai de lithium partait vers la Chine. Harare a récemment resserré les règles d’exportation pour encourager le traitement local.
De l’autre côté de la frontière, l’Afrique du Sud dispose d’une industrie minière et d’infrastructures de transformation plus développées, mais sa production de lithium reste modeste. Pretoria veut s’appuyer sur ces capacités pour devenir un centre régional de traitement et de fabrication de composants de batteries. Sa stratégie sur les minéraux critiques, approuvée en 2025, cite explicitement le lithium et prévoit de développer les étapes situées entre l’extraction et la batterie.
Ce débat s’inscrit dans les priorités de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), l’organisation régionale des pays d’Afrique australe. Sa stratégie industrielle entend renforcer les chaînes de valeur régionales, notamment dans la transformation des minerais. L’objectif est de mieux répartir les activités entre les pays, plutôt que de limiter leur rôle à l’exportation de matières premières.
Deux propositions, aucun accord définitif
Le 20 octobre 2026, la société Lithium Africa a annoncé avoir reçu deux offres non contraignantes pour son projet Springbok, situé dans la province du Cap-Nord, en Afrique du Sud. « Non contraignantes » signifie qu’elles ne constituent pas encore des accords définitifs. Les identités des partenaires potentiels n’ont pas été rendues publiques.
La première proposition prévoit une avance de fonds liée à l’achat de la totalité du concentré de spodumène produit par le projet pendant ses trois premières années. Le spodumène est un minéral contenant du lithium ; son concentré reste un produit intermédiaire, qui doit encore être transformé pour entrer dans la fabrication de matériaux de batteries.
La seconde offre porte sur un investissement de 60 millions de dollars pour une participation de 55 % dans une société qui détiendrait l’intérêt de Lithium Africa dans le projet. D’après les informations communiquées par l’entreprise, les fonds financeraient notamment l’exploration et une installation de traitement plus importante. Lithium Africa dit discuter avec plus de vingt partenaires potentiels, sur des options de financement et de commercialisation différentes.
Ces annonces ne garantissent ni le financement, ni la construction, ni la production. L’entreprise vise une décision de financement au premier semestre 2027 et une première production de concentré au second semestre de la même année. Elle prévoit aussi de publier une première estimation des ressources du projet au premier semestre 2027.
Du minerai au concentré : une première étape
Springbok comprend notamment l’ancienne mine de Norrabees I, où des travaux avaient déjà été menés. Lithium Africa prévoit de traiter des matériaux déjà extraits et du minerai nouvellement exploité dans une installation de séparation par milieu dense. Cette méthode permet de séparer certains minéraux selon leur densité. L’entreprise indique toutefois qu’aucune ressource minérale n’a encore été officiellement établie pour le projet et qu’une étude économique préliminaire reste à réaliser.
Cette distinction compte. La production envisagée concerne du concentré de spodumène, et non du lithium de qualité batterie ni des cellules. Même si Springbok atteint ses objectifs, il ne réalisera donc pas, à lui seul, l’ambition sud-africaine de bâtir une chaîne complète de batteries. L’écart entre l’extraction et les produits à forte valeur ajoutée dépendra d’investissements ultérieurs, de l’accès à l’énergie, des compétences, des infrastructures et de débouchés commerciaux.
Les deux offres répondent à des besoins différents. Un prépaiement contre une partie ou la totalité de la production future peut apporter des liquidités au démarrage, mais lie les ventes à un acheteur. Une prise de participation peut financer l’exploration et les équipements, tout en donnant à l’investisseur un poids dans le projet. Les modalités finales, si elles sont négociées, détermineront qui assume les risques et quelle part de la valeur reste en Afrique du Sud.
Un enjeu pour les territoires et la région
Pour les communautés du Cap-Nord, l’ouverture d’une mine et d’une unité de traitement pourrait créer des emplois et soutenir des entreprises locales. Mais les retombées ne sont pas automatiques. Elles dépendront du contenu local des contrats, des besoins en eau et en énergie, des autorisations environnementales et de la capacité des petites entreprises à accéder aux marchés du projet. Les emplois miniers directs ne suffisent pas, à eux seuls, à garantir une activité industrielle durable.
Pour le Zimbabwe, la progression de projets sud-africains ne signifie pas nécessairement une perte de place. Elle souligne plutôt une question commune aux deux pays : comment négocier avec les investisseurs pour que l’extraction alimente aussi des activités locales de transformation, de formation et de fabrication ? Le poids du Zimbabwe dans l’offre régionale et les infrastructures sud-africaines pourraient, en théorie, se compléter. Cela supposerait toutefois des accords concrets, une politique industrielle cohérente et des règles de partage des bénéfices.
La SADC défend précisément le développement de chaînes de valeur entre ses États membres. Dans la pratique, la région exporte encore largement des produits miniers peu transformés. Springbok ne changera pas seul ce modèle. Le prochain repère sera la publication des données géologiques et économiques du projet, puis la conclusion éventuelle d’un financement. Ces étapes permettront de juger si l’intérêt annoncé se traduit par une exploitation viable, et si celle-ci peut contribuer à une transformation industrielle qui dépasse la seule extraction.