Sur les cartes, les frontières semblent ne laisser aucun vide. Pourtant, quelques territoires échappent aux revendications étatiques — non parce qu’ils seraient à prendre, mais parce que leur statut résulte d’accords particuliers, de rivalités ou de règles internationales. Trois cas, en Antarctique, entre l’Égypte et le Soudan, puis entre la Croatie et la Serbie, montrent pourquoi une terre sans souveraineté reconnue n’est pas forcément une terre disponible.

Une notion à manier avec précaution

Le terme latin terra nullius, souvent traduit par « terre de personne », désigne un territoire qu’aucun État ne revendique. Mais cette formule peut induire en erreur : l’absence de revendication ne signifie ni absence d’habitants, ni absence de règles, ni droit automatique pour un particulier d’y fonder un pays.

Son histoire impose aussi de la prudence. Les puissances coloniales ont invoqué cette doctrine pour justifier des prises de possession, en niant parfois les systèmes politiques et les droits des populations déjà présentes. L’expression ne doit donc pas transformer une histoire de souveraineté en récit de terres « vides ».

À l’échelle mondiale, les espaces les plus vastes hors juridiction nationale sont maritimes : la haute mer commence généralement au-delà des zones économiques exclusives, qui s’étendent jusqu’à 200 milles marins des côtes. Elle couvre environ 43 % de la surface de la planète, selon l’organisation Pew Charitable Trusts. Cela ne signifie pas que la mer soit sans règles : le droit international encadre notamment la navigation, la pêche et la recherche scientifique. Les données de Pew sur la haute mer donnent la mesure de cet espace commun.

En Antarctique, une souveraineté mise en suspens

La Terre de Marie Byrd, dans l’Antarctique occidental, constitue le plus grand secteur du continent sans revendication territoriale officielle. Sa superficie est souvent estimée à environ 1,6 million de kilomètres carrés. Elle doit son nom à Marie Byrd, épouse de l’explorateur américain Richard Byrd.

Le cas s’inscrit dans un dispositif international particulier. Le Traité sur l’Antarctique a été signé le 1er décembre 1959. Sept États — l’Argentine, l’Australie, le Chili, la France, la Nouvelle-Zélande, la Norvège et le Royaume-Uni — avaient alors des revendications territoriales, parfois chevauchantes. Le traité n’a pas attribué les secteurs non revendiqués : il a gelé les positions existantes et interdit que les activités menées pendant son application servent à créer ou renforcer une revendication de souveraineté.

La distance et les conditions extrêmes expliquent en partie pourquoi aucun État n’a revendiqué la Terre de Marie Byrd. Mais le point essentiel est institutionnel : l’Antarctique est régi par un cadre qui privilégie la paix et la coopération scientifique. Présenter cette région comme un territoire simplement « libre » ferait oublier ces règles. Le texte et l’histoire du Traité sur l’Antarctique précisent le statut des revendications.

Bir Tawil, l’effet miroir d’un différend frontalier

À la frontière entre l’Égypte et le Soudan, Bir Tawil est un territoire désertique que ni Le Caire ni Khartoum ne revendique officiellement selon la lecture généralement retenue du différend. La situation découle de deux tracés établis sous administration britannique, en 1899 puis en 1902.

Le premier suit principalement le 22e parallèle. Le second, administratif, modifie le tracé dans la région. Les deux pays s’appuient sur des lignes différentes pour défendre leurs positions sur le triangle de Halaïb, territoire plus vaste, côtier et disputé. Or le tracé qui favorise la revendication égyptienne sur Halaïb place Bir Tawil du côté soudanais ; celui invoqué par le Soudan situe Bir Tawil du côté égyptien. Revendiquer Bir Tawil pourrait donc affaiblir la position de chacun sur Halaïb.

Ce paradoxe ne transforme pas Bir Tawil en territoire sans histoire ou sans enjeux. Il révèle plutôt comment une frontière héritée de la période coloniale continue de peser sur les relations entre deux États voisins. Une analyse du Carnegie Endowment for International Peace détaille le lien entre les deux territoires et les positions égyptienne et soudanaise. L’étude sur le différend frontalier entre l’Égypte et le Soudan rappelle que les revendications sont liées.

Des particuliers ont tenté de proclamer leur souveraineté sur Bir Tawil, notamment en 2014, en y plantant un drapeau. Ces initiatives n’ont obtenu aucune reconnaissance internationale. Une déclaration individuelle ne suffit pas à créer un État ni à régler un différend entre deux pays.

Gornja Siga : une micronation face aux frontières réelles

Plus au nord, sur le Danube, une zone boisée appelée Gornja Siga est au cœur d’un différend de délimitation entre la Croatie et la Serbie. Le désaccord porte notamment sur la manière de fixer la frontière : Zagreb se réfère à des limites cadastrales historiques, tandis que Belgrade défend davantage le cours actuel du fleuve. La zone est souvent présentée dans les récits sur les « terres sans maître », mais cette qualification est contestée.

En 2015, le militant politique tchèque Vít Jedlička y a proclamé le Liberland, une micronation autoproclamée. Cette initiative ne vaut pas reconnaissance étatique. Le ministère croate de l’Intérieur affirme que la zone relève d’un espace de délimitation entre les deux pays et que la police croate y exerce des contrôles légitimes. Il précise également que la frontière reste un sujet de négociation. La position officielle croate sur la zone appelée Liberland contredit donc l’idée qu’elle serait un espace juridiquement ouvert à l’occupation par des tiers.

Ce cas montre la différence entre une revendication symbolique et le contrôle concret d’un territoire. Les projets de communauté ou les inscriptions en ligne ne règlent pas le différend entre Belgrade et Zagreb. Ils ne remplacent ni une négociation bilatérale ni un accord reconnu par les États concernés.

Des exceptions qui révèlent les règles

Ces trois territoires n’ont pas le même statut. En Antarctique, un traité organise la coexistence et suspend les effets des revendications. Entre l’Égypte et le Soudan, deux tracés hérités de l’administration britannique entretiennent un calcul diplomatique autour de Halaïb et Bir Tawil. Entre la Croatie et la Serbie, une micronation autoproclamée se heurte à un désaccord frontalier que les autorités croates disent toujours traiter comme une question de délimitation.

À l’échelle régionale, les enjeux diffèrent : coopération scientifique et gouvernance internationale dans le système antarctique ; relations de voisinage et héritage colonial entre Le Caire et Khartoum ; négociations bilatérales dans les Balkans. Dans tous les cas, l’absence de revendication simple ne crée pas un vide juridique. Elle signale plutôt que la souveraineté dépend d’accords, de rapports de force et de procédures de reconnaissance — pas seulement d’un drapeau planté sur une carte.