Une application ne crée pas, à elle seule, des emplois agricoles. À Madagascar, la promesse du numérique dépendra surtout de sa capacité à répondre aux besoins des producteurs et à atteindre les territoires ruraux, où l’accès à Internet, à l’électricité et aux équipements reste inégal.

La GSMA, association internationale des opérateurs mobiles, avance une projection importante : la transformation numérique de l’agriculture pourrait contribuer à 250 000 emplois supplémentaires d’ici 2031. Ce chiffre est une estimation, non un bilan d’emplois déjà créés. Le rapport ne détaille pas précisément la méthode ni la répartition attendue de ces postes.

Une ambition agricole déjà inscrite dans la stratégie nationale

L’agriculture occupe une place centrale dans l’économie malgache et dans les moyens de subsistance de nombreux ménages. La numériser ne consiste donc pas seulement à introduire des outils technologiques. Il s’agit aussi d’améliorer l’accès aux conseils, aux marchés, à l’information climatique et aux services utiles aux exploitations.

Le ministère malgache de l’Agriculture a adopté une stratégie de transformation digitale pour 2024-2028. Elle prévoit notamment des plateformes et des services numériques destinés au secteur. Une plateforme de mise en relation entre producteurs et travailleurs agricoles pourrait aider les exploitants à recruter au fil des saisons, tout en rendant les offres de travail plus visibles. La stratégie a été publiée par le ministère malgache de l’Agriculture.

Les emplois liés à ces outils ne se limiteraient pas au développement informatique. Leur conception et leur fonctionnement peuvent mobiliser des agronomes, des techniciens, des spécialistes des données et des formateurs. La logistique, la maintenance et l’accompagnement des utilisateurs comptent également. Ce sont des pistes cohérentes avec les besoins évoqués par la stratégie nationale, mais elles ne constituent pas une ventilation confirmée des 250 000 emplois annoncés.

Le défi : transformer une projection en travail accessible

L’ampleur de l’enjeu apparaît dans les données de la Banque mondiale. Près de 420 000 personnes arrivent chaque année sur le marché du travail. Parmi les jeunes qui ont un emploi, 98,9 % travaillent dans l’informel. Environ 1,5 million de jeunes ne sont ni en emploi, ni en études, ni en formation. Ces chiffres figurent dans un document de la Banque mondiale consacré à un projet d’emploi et de compétences pour les jeunes.

Dans ce contexte, une hausse du nombre de postes ne garantit pas automatiquement des emplois stables ou accessibles aux jeunes des régions. Les nouvelles fonctions spécialisées pourraient d’abord profiter aux personnes disposant déjà d’une formation numérique et concentrées dans les villes, notamment à Antananarivo. Pour élargir les retombées, il faudra aussi proposer des formations adaptées, des débouchés locaux et des passerelles pour les jeunes qui n’ont pas poursuivi longtemps leurs études.

La technologie peut aussi améliorer le travail agricole existant, sans créer systématiquement un nouveau poste. Des services d’information ou de mise en relation peuvent réduire le temps consacré à trouver un acheteur, un salarié ou un conseil technique. Leur utilité dépendra toutefois de leur adaptation aux langues, aux calendriers agricoles et aux pratiques des producteurs, ainsi que de la confiance accordée aux plateformes.

Couverture réseau et accès réel ne se confondent pas

Le principal obstacle ne se résume pas à la présence d’antennes. Selon les données rapportées par la GSMA, le haut débit mobile couvre 66 % de la population, mais la pénétration de l’Internet mobile n’était que de 14,3 % en 2025. Environ un tiers de la population rurale resterait hors de portée de la 4G. Autrement dit, une couverture affichée ne signifie pas que chaque producteur peut se connecter et utiliser régulièrement un service numérique.

Le prix des smartphones, la qualité de la connexion et l’accès à l’électricité pèsent également. La GSMA estime que seuls 15 % des ménages ruraux disposent d’électricité. Dans les villages, ces contraintes peuvent rendre une plateforme peu pratique, même lorsqu’un signal mobile existe. Les autorités et les opérateurs devront donc penser ensemble réseau, énergie, coût des appareils et qualité des services.

Le rapport de la GSMA sur l’économie numérique malgache a été présenté à Antananarivo en octobre 2026. D’après les comptes rendus de médias malgaches, l’organisation lie ses recommandations à des réformes du secteur numérique et à un meilleur accès aux équipements. Il s’agit de propositions : leur adoption et leurs effets dépendront des décisions publiques, des investissements et de leur mise en œuvre.

Un enjeu malgache, avec une portée régionale

Madagascar est un pays d’Afrique de l’Est et membre de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), une organisation de coopération régionale. Le développement de services numériques agricoles s’inscrit dans un mouvement plus large : les pays de la région cherchent à relier les outils numériques aux économies productives, tout en réduisant les écarts d’accès entre villes et campagnes.

La question de fond, pour Madagascar, sera de savoir qui capte la valeur créée. Si les plateformes facilitent le recrutement, la vente et l’accès aux conseils, producteurs et travailleurs agricoles peuvent en bénéficier directement. Mais si les outils restent coûteux, peu accessibles ou concentrés dans les centres urbains, les gains risquent de se limiter à quelques entreprises et emplois qualifiés.

La stratégie agricole 2024-2028 fournit un premier cadre pour passer des annonces aux services concrets. Les prochaines étapes à observer sont son déploiement sur le terrain, la formation des utilisateurs et la publication d’indicateurs permettant de distinguer emplois créés, emplois mieux rémunérés et activités simplement transférées vers le numérique. C’est à ces résultats, et non à la seule projection de 250 000 postes, que se mesurera la portée de cette ambition.