À Bunia, en Ituri, la maladie ne s’arrête pas aux symptômes physiques. Pour les familles endeuillées, les patients isolés et les soignants exposés, la peur et le rejet prolongent l’épreuve bien après la prise en charge médicale. Dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC), l’accompagnement psychologique devient ainsi un enjeu concret de la lutte contre Ebola.
Une urgence sanitaire dans une région sous pression
L’épidémie actuelle, causée par le virus Bundibugyo, a été déclarée en mai 2026. Elle se déploie dans plusieurs provinces, notamment en Ituri, au Nord-Kivu et au Haut-Uélé. La région connaît aussi des violences armées, des déplacements de population et des difficultés d’accès aux soins. Ces réalités compliquent le suivi des contacts et l’accès rapide aux centres de traitement.
Le 18 octobre, les autorités signalaient la propagation du virus dans une huitième province, le Nord-Ubangi. Les données rapportées la veille faisaient état d’au moins 9 400 cas et de plus de 4 500 décès depuis le début de l’épidémie. Ces chiffres évoluent avec les enquêtes et la consolidation des bilans. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) avait déjà averti, en août, que le nombre réel d’infections pouvait être supérieur aux cas recensés.
Cette progression s’inscrit dans une situation régionale sensible. L’Ituri et le Nord-Kivu sont proches de l’Ouganda et du Soudan du Sud, tandis que les nouveaux signalements dans le nord du pays concernent des zones proches de la République centrafricaine. Des cas ont aussi été signalés au-delà des frontières congolaises. La surveillance et la coordination entre pays sont donc essentielles, sans perdre de vue les besoins des communautés locales.
Le deuil, l’isolement et la stigmatisation
À Bunia, une femme suivie au centre de santé mentale de Lobiko a perdu deux proches et trois membres de sa famille élargie pendant l’épidémie. Elle raconte que ses voisins craignent de s’approcher de sa famille. Elle a demandé à rester anonyme, dans un contexte où les personnes associées à Ebola peuvent être mises à l’écart.
La maladie impose des séparations nécessaires pour limiter les contaminations. Mais l’isolement en centre de traitement peut aussi accentuer l’angoisse, surtout lorsque les patients ne savent pas ce qui les attend ni quand ils reverront leurs proches. Après leur guérison, certains survivants disent encore faire face à la méfiance ou au rejet de leur entourage.
Anicet Katembo Vyaluva, infirmier à Bunia, décrit une souffrance qui touche patients, survivants et personnel soignant. Mirella Riccardi, spécialiste de la santé mentale et du soutien psychosocial chez Médecins Sans Frontières (MSF), souligne que les conflits et les déplacements fragilisent déjà les communautés. Ebola vient alors s’ajouter à une accumulation de peurs et de pertes.
La stigmatisation n’est pas seulement une conséquence sociale. Elle peut aussi éloigner les malades des soins. Des personnes craignant d’être rejetées ou isolées peuvent tarder à se rendre à l’hôpital, tandis que des rumeurs alimentent la méfiance envers les équipes de riposte. Le 18 octobre, l’Associated Press rapportait que des soignants effectuaient des visites à domicile dans certaines zones, car des habitants avaient trop peur de se présenter à l’hôpital.
Le soutien psychologique, une composante des soins
La santé mentale ne remplace ni le dépistage ni les soins contre le virus. Elle aide toutefois les personnes à comprendre la prise en charge, à exprimer leur peur et à garder un lien avec leurs proches. Ce soutien peut également renforcer la confiance entre soignants et patients, condition importante pour que les personnes concernées acceptent le suivi médical.
L’OMS indique que les équipes de réponse intègrent un accompagnement psychosocial pour les malades, les familles touchées et les intervenants de première ligne. Dans un bilan publié le 10 octobre, l’organisation faisait état, en Ituri, de 193 acteurs communautaires formés aux premiers secours psychologiques et de 64 psychologues ayant bénéficié d’une formation complémentaire. Ces chiffres décrivent les moyens engagés à cette date, et non la couverture de tous les besoins dans la province.
MSF insiste également sur le dialogue avec les habitants. Les explications sur l’isolement, les soins et les étapes du traitement peuvent réduire l’incertitude. Mais la sensibilisation fonctionne mieux lorsqu’elle s’appuie sur des relais reconnus localement et répond aux inquiétudes exprimées par les communautés. Une communication uniquement descendante risque, au contraire, d’aggraver la défiance.
Une riposte qui se joue aussi dans la confiance
Pour les autorités congolaises, l’enjeu est de poursuivre la lutte contre le virus tout en maintenant l’accès aux soins essentiels dans des territoires affectés par l’insécurité. Les patients et leurs proches ont besoin d’informations compréhensibles et d’un accompagnement qui respecte leur dignité. Les soignants, eux, doivent pouvoir travailler dans des conditions sûres et bénéficier d’un soutien face aux risques et à la charge émotionnelle.
La dimension transfrontalière donne à cette réponse une portée régionale. En août, l’OMS a maintenu le classement de l’épidémie comme urgence de santé publique de portée internationale, ce qui appelle une coordination entre États et partenaires sanitaires. Cela ne dispense pas de tenir compte des réalités propres à chaque territoire : la mobilité des habitants, les routes, l’insécurité et la confiance envers les services de santé varient d’une zone à l’autre.
Dans les prochains jours, l’évolution des cas dans les nouvelles provinces, l’accès aux centres de soins et la capacité des équipes à dialoguer avec les habitants resteront déterminants. À Bunia comme ailleurs en Ituri, prendre en charge la peur, le deuil et l’isolement fait partie de la réponse sanitaire. La confiance ne se décrète pas : elle se construit dans la durée, au contact des communautés.
Pour suivre le contexte sanitaire, l’OMS publie des mises à jour sur l’épidémie de Bundibugyo. MSF détaille également son approche de soutien psychologique et de dialogue communautaire en RDC.