Dans un marché ou un centre de santé, la ligne entre une opération militaire et un risque pour les habitants peut se jouer en quelques secondes. Au Mali, les attaques contre les civils sont désormais signalées des deux côtés du conflit, tandis que les mécanismes d’enquête et de protection restent sous pression.
Une escalade qui expose d’abord les populations
Depuis 2012, le Mali connaît une crise armée où se croisent groupes djihadistes, mouvements séparatistes et forces de l’État. Après les coups d’État de 2020 et 2021, les autorités militaires ont renforcé leur coopération avec Moscou. Les combattants russes associés à Wagner ont été remplacés par Africa Corps, une structure contrôlée par le ministère russe de la Défense.
La crise s’inscrit aussi dans une recomposition régionale. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont quitté la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), organisation d’intégration et de coopération ouest-africaine, et ont constitué l’Alliance des États du Sahel. Cette rupture complique les canaux diplomatiques régionaux, alors que les attaques armées touchent plusieurs frontières.
Le 28 avril 2026, le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine s’est réuni sur la situation malienne et a appelé à protéger les civils. Ce cadre continental est l’un des rares espaces où la sécurité du pays peut être discutée avec ses partenaires africains. Human Rights Watch demande désormais que le Conseil surveille les abus de toutes les parties et réclame des enquêtes indépendantes.
Des frappes et des exécutions documentées
Dans un rapport publié le 19 octobre, Human Rights Watch (HRW) dit avoir interrogé à distance 30 personnes entre le 30 juillet et le 20 septembre. Parmi elles figuraient 16 témoins d’abus, des défenseurs des droits humains, des responsables communautaires, des journalistes et un soldat malien. L’organisation indique avoir aussi examiné des vidéos, des photographies et des éléments liés à des frappes de drones.
HRW décrit deux frappes aériennes maliennes qui auraient été menées sans distinction suffisante entre objectifs militaires et civils. Le 29 juillet, un drone a partiellement détruit un centre de santé à Talahandak, dans la région de Kidal. Le 19 août, une frappe sur un marché aux bestiaux de Tombonkore, dans la région de Bandiagara, aurait tué six civils et blessé au moins vingt personnes. Ces bilans sont ceux rapportés par l’organisation et restent attribués à son enquête.
Le rapport fait également état de cinq filles tuées par des soldats maliens le 12 juillet dans la région de Ségou. Il attribue par ailleurs à une milice dozo alliée trois morts parmi les civils dans la région de Mopti, les 27 et 28 juillet. HRW affirme que des civils ont aussi été tués ou blessés pendant des opérations et en détention, et que des biens civils ont été endommagés.
Les groupes armés sont eux aussi mis en cause. Le 18 juillet, après une embuscade contre un convoi dans la région de Gao, au moins 19 soldats maliens qui s’étaient rendus auraient été torturés puis exécutés. Amnesty International a examiné des vidéos montrant des soldats désarmés maltraités et tués. Le Front de libération de l’Azawad (FLA) a reconnu l’embuscade, mais rejeté la responsabilité des exécutions ; HRW dit ne pas pouvoir identifier avec certitude les auteurs visibles sur les vidéos.
La protection des civils, un enjeu militaire et politique
Ces faits s’inscrivent dans une reprise des combats. En avril 2026, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) et le FLA ont mené des attaques coordonnées. Les forces maliennes et leurs alliés ont répondu par des opérations aériennes et terrestres. Dans certaines zones, les habitants se retrouvent ainsi exposés aux frappes, aux représailles et aux pressions de groupes armés qui contrôlent ou traversent leurs localités.
Les drones peuvent élargir la portée des opérations, mais ils ne dispensent pas les forces de vérifier leurs cibles et de distinguer civils et combattants. Le droit international humanitaire interdit les attaques délibérées contre les civils et les frappes indiscriminées, c’est-à-dire celles qui ne visent pas un objectif militaire précis. Il impose aussi un traitement humain aux personnes capturées, quelle que soit leur appartenance.
Les conséquences ne se limitent pas aux victimes immédiates. La destruction d’un centre de santé prive les villages voisins de soins ; une frappe sur un marché menace aussi les revenus des commerçants, des éleveurs et des transporteurs. Dans les zones rurales, où les services sont éloignés, la perte d’une infrastructure peut peser longtemps sur plusieurs communautés.
HRW indique avoir écrit au ministre malien de la Défense le 5 août pour demander des informations sur ses constatations, sans recevoir de réponse à la date de publication. Cette absence de réponse ne prouve pas, à elle seule, les faits allégués. Elle souligne toutefois l’importance d’enquêtes indépendantes, capables d’établir les responsabilités et de préserver les éléments de preuve.
Un test pour Bamako et les institutions africaines
Le rapport appelle le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine à suivre durablement la protection des civils et à demander des comptes à toutes les parties. Lors de sa réunion d’avril sur le Mali, le Conseil avait déjà évoqué la protection des populations et le respect du droit humanitaire. L’enjeu est maintenant de transformer ces engagements en suivi concret, sans réduire la réponse à une condamnation d’un seul camp.
Pour les autorités de Bamako, la conduite des opérations engage aussi la confiance entre l’État et les populations qu’il dit protéger. Pour les groupes armés, la torture et l’exécution de prisonniers sapent toute prétention à respecter les règles de la guerre. Les organisations régionales et continentales devront, elles, concilier dialogue politique, accès aux faits et pression pour des enquêtes crédibles.
Le point à surveiller est donc double : la réponse des autorités maliennes aux allégations concernant leurs forces et leurs alliés, puis les suites données par l’Union africaine à ses engagements d’avril. Dans un conflit où les versions des belligérants s’opposent, la vérification indépendante reste essentielle pour établir les responsabilités et protéger les civils.
Les éléments détaillés sur les frappes et les abus sont présentés dans le rapport de Human Rights Watch sur les violences au Mali. Le travail d’Amnesty International sur les soldats tués dans la région de Gao apporte un recoupement distinct sur cet épisode.