À Shakahola, dans le comté côtier de Kilifi, le procès ne porte pas seulement sur des morts retrouvés dans la forêt. Il pose aussi une question difficile pour le Kenya : comment protéger les fidèles contre la coercition sans donner à l’État le pouvoir de décider quelles croyances sont légitimes ?

La Haute Cour siégeant à Mombasa doit rendre ce lundi 19 octobre 2026 sa décision dans l’affaire de meurtres liée à Shakahola. Paul Nthenge Mackenzie et ses coaccusés sont poursuivis pour des décès associés à un jeûne extrême imposé à des adeptes. La décision attendue concerne une procédure judiciaire précise : elle ne mettra pas, à elle seule, un terme aux questions encore ouvertes sur les responsabilités et la prévention.

Une affaire qui engage aussi les institutions

Shakahola se trouve dans le comté de Kilifi, sur la côte de l’océan Indien, loin de Nairobi, la capitale kényane. En 2023, les autorités y ont découvert des fosses et exhumé des centaines de corps. Le bilan a évolué au fil des opérations. Le rapport d’une commission ad hoc du Sénat kényan dénombrait 428 corps exhumés au 13 octobre 2023 et 429 décès en comptant un suspect mort en détention. Il estimait que le total pouvait encore augmenter.

Ce décompte officiel invite à la prudence face aux bilans arrondis ou différents qui circulent. Il rappelle aussi que l’identification des victimes et l’établissement des causes de décès ont demandé un travail médico-légal et judiciaire de longue durée. La tragédie a mis en lumière des défaillances possibles dans la surveillance d’un groupe installé à l’écart, ainsi que les difficultés à intervenir dans une zone étendue et peu accessible.

Le débat se déroule dans un pays où la Constitution protège la liberté de religion et d’association, mais ne rend pas ces droits illimités. Le Sénat a enquêté sur les circonstances des décès, le rôle des responsables religieux et des services de sécurité, ainsi que sur le cadre d’enregistrement des organisations confessionnelles. Son rapport de 2023 a proposé une réforme législative. La question est délicate : encadrer les abus sans transformer le contrôle administratif en restriction générale de la liberté de culte.

Ce que le procès doit établir

Selon la Kenya Broadcasting Corporation, le dossier appelé à être jugé porte sur 191 chefs de meurtre concernant des enfants dont les corps ont été exhumés. Le média public kényan indique que 31 personnes ont été renvoyées à leur défense après que la juge a estimé, le 15 avril 2026, que le parquet avait présenté suffisamment d’éléments pour poursuivre le procès. Il rapporte également que 121 témoins ont été entendus.

Ces chiffres ne correspondent pas au résumé initial, qui évoquait 95 accusés. Les informations kényanes publiées à l’approche du jugement citent Paul Mackenzie et 35 coaccusés dans cette procédure, tandis que le nombre de personnes effectivement appelées à présenter leur défense est de 31. Les différentes procédures liées à Shakahola ne doivent donc pas être confondues : le nombre de prévenus varie selon le dossier et les chefs d’accusation.

Les témoignages rapportés pendant le procès, ainsi que les rapports d’autopsie et les analyses présentées par le parquet, doivent être appréciés par la cour. Des témoins ont décrit plusieurs rôles dans le campement, notamment ceux de gardiens, d’anciens du village, de fossoyeurs et de cuisiniers. La décision devra établir les responsabilités pénales individuelles, conformément aux preuves et aux règles de procédure, plutôt que traiter tous les accusés comme un seul groupe.

Le dossier concerne aussi des familles et des survivants. Certains proches ont perdu plusieurs membres de leur famille. Des rescapés ont témoigné de leur isolement et de pressions subies. Ces récits donnent à voir les conséquences humaines de l’affaire, mais ne remplacent pas l’examen judiciaire de chaque accusation. Une condamnation éventuelle ne rendra pas les victimes, et un jugement ne suffira pas à accompagner durablement les personnes qui ont survécu.

Au-delà du verdict, la prévention reste en jeu

La portée de Shakahola a été ravivée par de nouvelles découvertes dans le secteur voisin de Kwa Binzaro, également dans le comté de Kilifi. En 2025, des équipes ont exhumé d’autres corps et retrouvé des restes humains. Les autorités enquêtaient sur ces décès séparément : leur proximité géographique ne suffit pas à établir qu’ils relèvent des mêmes personnes ou des mêmes faits.

Ces découvertes soulignent la nécessité de mécanismes de signalement accessibles aux habitants et aux familles, d’enquêtes rapides sur les disparitions et d’une coordination entre autorités locales, police, services sociaux et institutions judiciaires. Elles posent aussi la question de l’accompagnement des survivants, notamment lorsque l’emprise d’un groupe et la rupture avec les proches rendent le retour à la vie quotidienne difficile.

Le Kenya est membre de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), organisation régionale de coopération entre pays de la région. Le procès ne constitue pas une décision de l’EAC, mais ses enjeux dépassent Kilifi : liberté religieuse, protection de l’enfance et responsabilité des autorités sont des questions qui concernent toute la région. Le précédent met en évidence un équilibre institutionnel à construire : prévenir les violences et poursuivre leurs auteurs, tout en protégeant les droits constitutionnels.

La décision attendue à Mombasa marquera une étape judiciaire importante. La suite dépendra aussi de la mise en œuvre des recommandations parlementaires, des enquêtes sur les découvertes ultérieures et de la capacité des services publics à repérer les situations de coercition avant qu’elles ne deviennent irréversibles.

Pour le contexte judiciaire, la couverture de la KBC sur la décision attendue à Mombasa rapporte les chefs d’accusation et les éléments présentés au procès. Le rapport de la commission du Sénat kényan sur Shakahola détaille le bilan établi en 2023 et les recommandations institutionnelles. Les nouvelles exhumations à Kwa Binzaro ont également été rapportées par le quotidien kényan The Standard et l’agence Associated Press.