Quand des personnes portées disparues réapparaissent dans des vidéos diffusées sur les réseaux sociaux, une question dépasse leur sort immédiat : qui les détient, et sous quelle autorité ? En Ouganda, les images rendues publiques par un officier de l’armée ont relancé les demandes d’explications sur les arrestations clandestines et les mauvais traitements présumés.
Des images qui appellent des vérifications
Herbert Matanda Mabonga, lieutenant qui se présente comme un ancien officier du renseignement militaire, affirme avoir été détenu et torturé. Dans une vidéo publiée le 30 septembre, il dit avoir quitté les rangs de l’armée et accuse des services de sécurité de maintenir des opposants dans un lieu de détention non officiel, près de Kampala. Ces accusations n’ont pas été établies par une enquête judiciaire indépendante.
Des séquences diffusées en ligne semblent montrer Sam Mugumya, militant de l’opposition, et Muhammad Muwanga Kivumbi, député et responsable du National Unity Platform (NUP), dans un état de détresse. Leur présence et leur état dans les images ont été rapportés par des médias ougandais, mais les vidéos, à elles seules, ne permettent pas de confirmer le lieu, les circonstances de leur détention ni les responsables. Le quotidien ougandais Daily Monitor revient sur les images et les questions qu’elles soulèvent.
La contestation officielle est nette. Le porte-parole de l’armée, Chris Magezi, a qualifié les accusations de Mabonga de propos sans fondement, selon TV5MONDE. Cette réponse ne tranche toutefois pas le sort des personnes montrées ni ne remplace une vérification indépendante. Dans une affaire de disparition présumée, établir si une personne est détenue, où elle se trouve et si elle peut contacter un avocat ou ses proches constitue une première exigence.
Une inquiétude inscrite dans un contexte politique tendu
Ces révélations interviennent dans un pays dirigé depuis 1986 par le président Yoweri Museveni, où les organisations de défense des droits humains documentent depuis plusieurs années des arrestations arbitraires, des actes de torture allégués et des disparitions visant notamment des opposants. Human Rights Watch avait déjà recueilli des témoignages d’anciens détenus et de témoins sur des lieux de détention non officiels. Ces précédents éclairent les inquiétudes actuelles, mais ne prouvent pas, à eux seuls, les faits précis dénoncés par Mabonga.
La période politique compte aussi. Le NUP, formation dirigée par l’opposant Bobi Wine, conteste régulièrement les méthodes des forces de sécurité. Les poursuites et détentions de figures de l’opposition sont devenues un sujet récurrent de débat public. La Cour suprême ougandaise a statué en janvier 2025 contre le jugement de civils par des juridictions militaires ; le Parlement a ensuite adopté une loi rétablissant cette possibilité. Amnesty International estime que le recours aux tribunaux militaires fragilise les garanties d’un procès équitable.
À Kampala, les vidéos et les déclarations peuvent circuler rapidement sur TikTok, Facebook ou X, et mobiliser les proches ainsi que les militants. Mais la visibilité numérique ne garantit ni la sécurité des personnes filmées, ni l’authenticité et la contextualisation de chaque séquence. Hors de la capitale, l’accès aux avocats, aux médias et aux mécanismes de plainte peut être plus difficile. Pour les familles, l’incertitude sur le lieu de détention et l’état d’un proche est déjà une conséquence concrète, même avant qu’une responsabilité soit établie.
La suite dépendra d’enquêtes vérifiables
La défenseure ougandaise des droits humains Agather Atuhaire a indiqué avoir saisi le Groupe de travail des Nations unies sur les disparitions forcées ou involontaires. Une telle démarche peut attirer l’attention internationale et demander des informations aux autorités ; elle ne constitue pas, en elle-même, une conclusion sur la responsabilité de l’État. Les demandes adressées aux autorités et les réponses reçues devront être rendues publiques pour que les familles et le public puissent suivre le dossier.
Les organisations ougandaises ont aussi appelé à une enquête. Le parti JEEMA, cité par le média national Nile Post, a demandé que les allégations concernant Sam Mugumya soient examinées. Ce relais local importe : il place la demande de clarification dans le débat politique ougandais, plutôt que de la réduire à une pression extérieure. Pour être crédible, une enquête devrait établir l’identité des personnes filmées, le lieu des images, la chaîne de détention et les actes éventuellement commis, tout en protégeant témoins et détenus.
L’Ouganda appartient à la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), organisation régionale qui rassemble plusieurs pays voisins autour de coopérations politiques et économiques. Les accusations de détention secrète peuvent donc avoir des répercussions au-delà des frontières : familles, avocats et militants cherchent parfois des informations ou une protection dans les pays de la région. À l’échelle continentale, l’Union africaine dispose également de mécanismes de droits humains, dont la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples. Leur portée dépend toutefois de la coopération des États et de la possibilité d’accéder à des éléments vérifiables.
Les prochaines étapes à surveiller sont concrètes : une confirmation officielle du lieu où se trouvent Mugumya et Kivumbi, l’accès à leurs avocats et à leurs proches, ainsi qu’une enquête indépendante sur les accusations de torture. D’ici là, les images justifient des questions urgentes, mais ne suffisent pas à établir toutes les responsabilités. Le gouvernement nie les faits ; les témoins et les organisations de défense des droits demandent qu’ils soient examinés. C’est la transparence de la procédure, et non la seule bataille des déclarations, qui permettra de départager les versions.