Dans les zones frontalières du Mali, du Burkina Faso et du Niger, une rivalité entre groupes armés s’ajoute aux combats contre les forces nationales. Les communautés locales se retrouvent prises dans des rapports de force qui dépassent les frontières et compliquent les déplacements, les échanges et l’accès aux services.
Une frontière devenue terrain de compétition
Le centre du Sahel relie des espaces ruraux et des routes de circulation entre trois pays. Depuis 2023, le Mali, le Burkina Faso et le Niger sont réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), une coopération politique et sécuritaire entre gouvernements militaires. Mais l’insécurité, elle aussi, circule d’un territoire à l’autre.
Le JNIM, ou Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, est affilié à Al-Qaïda. L’État islamique au Sahel (EIS) relève de l’organisation État islamique. Les deux mouvements se disputent des espaces, des voies de circulation et l’influence sur les populations. Leur affrontement n’efface pas les opérations menées contre les armées des trois pays.
Les données citées par l’organisation ACLED montrent que cette rivalité dépasse désormais le seul secteur des trois frontières. Dans son bilan régional de juillet 2026, elle décrit l’ouest du Niger comme un foyer majeur de compétition, avec des répercussions possibles au Mali, au Burkina Faso et jusqu’aux pays voisins du golfe de Guinée.
Des bilans revendiqués, mais non vérifiés
De nouveaux combats auraient eu lieu le 9 octobre dans la province burkinabè de l’Oudalan, notamment près de Ganadaouri. La zone est proche des frontières malienne et nigérienne. Des affrontements ont également été signalés autour de Tessit, dans la région malienne de Ménaka, ainsi que vers des localités du nord du Burkina Faso.
L’EIS affirme, dans un communiqué relayé par son agence de propagande Amaq, avoir tué environ 400 combattants du JNIM. Ce bilan n’a pas été confirmé de manière indépendante. Il doit donc être considéré comme une revendication, et non comme un décompte établi. Aucun bilan vérifié ne permet ici de préciser les pertes des deux camps ou les conséquences immédiates pour les civils.
Cette prudence est essentielle. Dans une guerre où les groupes armés cherchent à imposer leur récit, les chiffres annoncés servent aussi la communication et le recrutement. Le 16 octobre, les informations disponibles décrivent une intensification des affrontements, mais ne permettent pas de mesurer avec certitude leur ampleur humaine.
La rivalité est ancienne. Selon l’analyste d’ACLED Héni Nsaibia, cité par TV5MONDE, plus de 320 affrontements entre les deux organisations auraient été enregistrés entre 2019 et septembre 2026, avec environ 2 200 morts. Ces estimations donnent une mesure de la durée du phénomène, sans constituer un bilan exhaustif des victimes de la violence sahélienne.
Pour les habitants, une insécurité qui se superpose
La compétition entre le JNIM et l’EIS ne signifie pas que les populations bénéficient d’une baisse des violences. Les deux groupes continuent leurs opérations contre les forces nationales et imposent leur autorité dans certains secteurs. Les habitants peuvent subir menaces, prélèvements forcés, restrictions de déplacement ou représailles, selon les circonstances locales.
Les effets varient d’un lieu à l’autre. Les villages situés sur les axes disputés risquent de voir les échanges et les déplacements perturbés. Les marchés, les éleveurs et les petits commerçants dépendent de routes qui traversent parfois plusieurs zones d’influence. Dans les villes, les conséquences peuvent se faire sentir par les ruptures d’approvisionnement ou la difficulté d’acheminer les marchandises.
Pour Bamako, l’enjeu est aussi stratégique. La présence du JNIM et de l’EIS dans des espaces frontaliers met à l’épreuve la capacité de l’État malien à protéger les populations au-delà des grands centres. Les opérations militaires et les partenariats extérieurs constituent une partie de la réponse, mais les mouvements transfrontaliers exigent aussi du renseignement et une coordination durable avec les voisins.
Cette question se pose dans un contexte régional recomposé. Les trois pays de l’AES ont quitté la CEDEAO, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, et affichent une coopération sécuritaire propre. Les attaques et les affrontements qui franchissent les frontières rappellent toutefois que les menaces ne suivent pas les mêmes lignes que les alliances politiques.
Un test pour la coopération sahélienne
Les combats entre groupes rivaux ne doivent pas être confondus avec un recul général de la violence. L’EIS peut gagner du terrain face au JNIM dans un secteur, tandis que l’un ou l’autre conserve des capacités d’action ailleurs. Les rapports de force changent selon les alliances locales, les ressources disponibles et les opérations des armées.
Pour les autorités maliennes, burkinabè et nigériennes, l’épreuve consiste à protéger les communautés tout en évitant que la lutte entre groupes armés ne s’étende davantage. Les habitants des régions frontalières, souvent éloignés des centres de décision, sont directement exposés aux conséquences de ces basculements. Les services publics et les circuits économiques locaux sont également concernés.
À l’échelle ouest-africaine, l’évolution des combats mérite une attention particulière parce que l’instabilité s’étend déjà vers l’ouest du Niger et les espaces proches des pays côtiers. Le prochain indicateur ne sera pas seulement le nombre de morts revendiqué par chaque camp. Il faudra aussi observer si les affrontements se déplacent, si les routes restent praticables et si les États de la région parviennent à échanger des informations malgré leurs divergences politiques.
À ce stade, les chiffres les plus spectaculaires restent invérifiés. Le fait établi est celui d’une rivalité armée persistante dans un espace transfrontalier. Pour les populations du Mali et de ses voisins, la multiplication des fronts peut signifier davantage d’incertitude, même lorsque les groupes armés s’affaiblissent mutuellement.