Dans un centre de santé éloigné de Bamako, une connexion internet modeste peut rapprocher un patient d’un spécialiste. Au Mali, cette promesse existe déjà en télédermatologie. Mais pour que le numérique transforme durablement les soins, il reste à relier les outils entre eux et à mieux organiser les données médicales.
Des outils pensés pour les réalités du terrain
La santé numérique malienne s’est développée avec une contrainte centrale : comment soutenir les soignants loin des spécialistes, malgré des infrastructures limitées ? Cheick Oumar Bagayoko, professeur à l’Université des sciences, des techniques et des technologies de Bamako et directeur de Digi-santé Mali, décrit une évolution portée par le téléphone mobile et des solutions adaptées au terrain. L’innovation, insiste-t-il, n’a pas besoin d’être sophistiquée pour être utile.
Cette approche s’est concrétisée avec TelederMali, un réseau qui permet aux équipes de santé de solliciter à distance l’avis de dermatologues. Le Centre d’expertise et de recherche en télémédecine et e-santé (CERTES) indique que le dispositif comptait 102 sites en 2024. Une étude publiée sur un programme pilote au Mali documente, elle aussi, le recours à la télédermatologie dans des centres de santé de premier recours. Ces éléments confirment l’existence et le développement du dispositif, même si le nombre de sites peut évoluer avec son déploiement.
Pour les patients des régions, l’enjeu est concret : obtenir un avis spécialisé sans devoir systématiquement rejoindre la capitale. Les soignants locaux peuvent également être accompagnés dans l’évaluation d’un cas et la décision de prise en charge. Cela ne remplace ni l’examen clinique ni les consultations en personne. En revanche, la téléexpertise peut aider à mieux orienter le patient et à mobiliser plus tôt une compétence rare.
La télémédecine, outil de vigilance sanitaire
Bagayoko rapporte qu’un cas de Mpox au Mali aurait été repéré grâce à une téléconsultation dermatologique. Une publication médicale malienne parue en septembre 2026 décrit également un diagnostic évoqué lors d’une consultation à distance, puis confirmé par prélèvement et test PCR. Ce recoupement confirme le rôle de la télémédecine dans l’orientation diagnostique de ce cas. Il ne suffit toutefois pas à établir, à lui seul, que le dispositif aurait empêché une transmission dans les transports collectifs, comme l’affirme le professeur.
Cette distinction compte. Un outil numérique peut accélérer l’accès à l’expertise et aider un soignant à reconnaître un cas suspect. La confirmation d’une maladie infectieuse dépend ensuite d’examens et de procédures sanitaires. La télémédecine renforce donc la surveillance et l’orientation ; elle ne se substitue ni aux laboratoires, ni aux équipes de santé publique, ni aux moyens de prise en charge.
Le Mali dispose désormais d’un Plan stratégique national de santé numérique pour 2024-2028. Le ministère de la Santé y inscrit notamment l’amélioration de l’information sanitaire et de la télémédecine. Le chantier dépasse donc les applications isolées : il concerne la coordination des professionnels, la sécurité des données et la capacité à faire communiquer les systèmes.
Le défi décisif : suivre le parcours d’un patient
Bagayoko souligne une faiblesse de fond : les consultations et diagnostics ne sont pas toujours reliés à une même identité médicale. Un patient vu dans plusieurs structures peut ainsi apparaître dans les statistiques comme plusieurs cas distincts. Les données deviennent alors moins fiables, ce qui complique le suivi individuel et la planification des services.
Pour les patients, cette fragmentation peut signifier des examens répétés et des informations qui ne suivent pas d’un centre à l’autre. Pour les professionnels, elle rend plus difficile la continuité des soins. Pour les autorités sanitaires, elle brouille les tendances épidémiologiques et la répartition des ressources. La numérisation ne résout pas automatiquement ces problèmes : elle peut aussi les reproduire si les outils ne partagent pas des règles communes et si les équipes ne sont pas formées.
L’identification des patients soulève aussi des enjeux de confidentialité. Un système mieux connecté doit protéger les informations médicales, limiter les accès aux personnes autorisées et clarifier l’usage des données. La confiance des patients et des soignants est une condition pratique du déploiement, pas un détail technique.
Préparer l’intelligence artificielle sans importer ses angles morts
Les ambitions autour de l’intelligence artificielle dépendent de la qualité des données disponibles. Si les dossiers sont incomplets, dispersés ou difficiles à comparer, les outils d’aide au diagnostic et au pilotage sanitaire risquent de produire des résultats fragiles. Et si leurs données d’apprentissage représentent mal les patients maliens, leurs recommandations pourraient être moins pertinentes pour les équipes locales.
La dermatologie illustre ce risque : les signes d’une affection cutanée peuvent varier selon les carnations. Un outil entraîné principalement sur des images provenant d’autres populations ne doit donc pas être présumé fiable dans tous les contextes. Il faut évaluer ses performances avec des données pertinentes pour les patients concernés, associer les professionnels locaux à sa conception et maintenir une décision médicale humaine.
Cette exigence rejoint une question de souveraineté sanitaire : qui collecte les données, qui les héberge et qui décide de leur réutilisation ? Pour le Mali, construire des bases représentatives et des règles de gouvernance est aussi important que d’acquérir des logiciels. Le plan national 2024-2028 fournit un cadre ; son effet dépendra de sa mise en œuvre dans les structures de santé, des grandes villes aux zones éloignées.
Un enjeu malien, avec une portée ouest-africaine
Le 15 octobre 2026, l’Observatoire de la e-santé dans les pays du Sud (ODESS) a marqué dix ans d’activité consacrée à l’observation et à l’accompagnement de projets numériques. Cette étape intervient alors que le Mali et ses voisins du Sahel réorganisent leurs relations régionales : le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger de la CEDEAO est devenu effectif le 29 janvier 2025. La coopération sanitaire et les échanges d’expertise restent essentiels, notamment face aux maladies qui ne s’arrêtent pas aux frontières.
L’expérience malienne rappelle que la santé numérique ne se mesure pas au nombre d’applications lancées. Elle se juge à la capacité d’un patient à accéder au bon soin, à celle d’un soignant à obtenir un avis utile, et à la qualité des informations qui guident les décisions publiques. La prochaine étape sera de transformer des initiatives concrètes comme TelederMali en services durables, interopérables et adaptés aux besoins exprimés dans les structures de santé.
Repères : conférence des dix ans de l’ODESS ; Plan stratégique national de santé numérique du Mali 2024-2028 ; données du CERTES sur TelederMali ; publication médicale malienne sur le diagnostic de Mpox ; communiqué de la CEDEAO sur la date effective du retrait.