Pour une personne qui ne maîtrise pas le français, une démarche administrative peut vite devenir difficile à suivre. Au Togo, un programme cherche à réduire cet obstacle en apprenant aux outils numériques à reconnaître plusieurs langues parlées dans le pays. L’enjeu dépasse la technologie : il touche à l’accès aux services publics et à la place des langues togolaises dans l’économie numérique.
Des langues locales dans les services numériques
Le français est la langue officielle de l’administration togolaise, mais il cohabite avec de nombreuses langues utilisées dans la vie quotidienne. Dans ce contexte, des outils capables de comprendre la parole ou des textes en langues locales pourraient faciliter certaines démarches, notamment pour les personnes moins à l’aise avec le français écrit.
Le programme « Voix du Togo », piloté par le ministère de l’Efficacité du service public et de la Transformation numérique, prévoit de recueillir des données vocales et écrites pour entraîner des modèles d’intelligence artificielle. Cette technologie permet à un logiciel d’accomplir des tâches comme reconnaître la parole, traduire un texte ou produire une réponse.
La collecte commence avec l’éwé, le kabyè et le moba. Le programme doit ensuite s’étendre à d’autres langues nationales. Pour chacune des trois langues pilotes, les objectifs annoncés sont de réunir 50 heures d’enregistrements audio validés, 6 000 paires de phrases traduites et les contributions d’au moins 500 locuteurs. Les données doivent être vérifiées avant leur utilisation pour l’entraînement des modèles.
Les contributions prévues comprennent l’enregistrement de phrases, la transcription de fichiers audio et la traduction de textes sur une plateforme en ligne. La participation des locuteurs est déterminante : ce sont leurs voix, leurs mots et leurs usages qui peuvent aider les outils à mieux refléter les façons de parler réellement employées au Togo.
Un projet encore à éprouver dans les usages
Les applications envisagées concernent notamment les services administratifs, la santé et la justice. À terme, un usager pourrait effectuer certaines démarches oralement dans une langue qu’il maîtrise. Un patient pourrait aussi décrire ses symptômes sans devoir commencer par les traduire en français. Ce sont des objectifs annoncés, pas encore la preuve que ces services fonctionnent à grande échelle.
Le Togo AI Lab, qui travaille sur des projets d’intelligence artificielle et de science des données, a organisé le 28 septembre 2026 à Lomé des tests publics de la plateforme. Cette étape devait permettre de recueillir les réactions d’utilisateurs et d’évaluer la compréhension de ses fonctionnalités. Elle intervient avant que les usages annoncés puissent être considérés comme disponibles pour la population.
Cette distinction compte. La qualité d’un outil vocal dépend de la diversité des voix, des accents et des situations enregistrés, mais aussi de la précision des transcriptions et des traductions. Si les données représentent surtout certains locuteurs ou certaines régions, le système risque de moins bien répondre aux autres. La validation annoncée devra donc porter autant sur la qualité linguistique que sur l’utilité concrète des résultats.
La protection des données est également un enjeu. Une voix peut parfois permettre d’identifier une personne. Les modalités de consentement, de conservation, d’accès et de réutilisation des enregistrements pèseront donc sur la confiance des participants. Le lancement public du programme ne suffit pas, à lui seul, à établir quelles garanties précises s’appliqueront ; ces informations devront être clairement communiquées aux contributeurs.
La question de l’accès, au-delà de la capitale
Les bénéfices potentiels ne seront pas identiques pour tous. Dans les services formels, un outil fiable pourrait réduire les difficultés de compréhension lors de démarches. Pour les agents publics, il pourrait aider à orienter les demandes, à condition de ne pas remplacer l’échange humain lorsque la situation est complexe. Dans les zones rurales comme dans les quartiers urbains, l’accès dépendra aussi de la disponibilité d’un téléphone, d’une connexion et d’un accompagnement adapté.
Les langues choisies pour le pilote donnent au projet un premier périmètre, mais elles ne résument pas la diversité linguistique togolaise. L’extension annoncée aux autres langues posera des questions de moyens : réunir des données de qualité, mobiliser des locuteurs et des spécialistes, puis maintenir les outils à jour. Un programme prévu sur trois ans donne un cadre, sans garantir à lui seul la couverture de toutes les langues ni la qualité égale des services.
Le projet s’inscrit dans un mouvement plus large de développement de capacités locales en intelligence artificielle. Le Togo AI Lab travaille aussi dans des domaines comme l’agriculture, la santé, l’éducation et l’environnement. L’enjeu est de faire émerger des compétences et des outils ancrés dans les besoins du pays, plutôt que de dépendre uniquement de technologies conçues pour d’autres langues et d’autres contextes.
Une portée régionale, avec des résultats à démontrer
À l’échelle de l’Afrique de l’Ouest, où les échanges et les démarches traversent plusieurs espaces linguistiques, les méthodes de collecte et de validation pourraient intéresser d’autres initiatives. Mais les langues et leurs usages ne se transposent pas automatiquement d’un pays à l’autre. Chaque projet devra s’appuyer sur les locuteurs et les spécialistes concernés.
Pour le Togo, le prochain indicateur ne sera pas seulement le volume de données collectées. Il faudra aussi observer si les modèles comprennent correctement des locuteurs aux profils variés, si les erreurs sont repérées et corrigées, et si les services envisagés deviennent effectivement accessibles au-delà des démonstrations à Lomé. C’est à cette épreuve que « Voix du Togo » pourra mesurer sa contribution à une administration plus compréhensible et à une présence accrue des langues locales dans le numérique.