À Londres, une décision sur les visas peut concerner bien plus que les personnes que le gouvernement britannique souhaite éloigner. Elle peut aussi toucher les étudiants, les familles et les voyageurs érythréens qui cherchent à entrer légalement au Royaume-Uni. C’est le levier choisi par Londres dans son bras de fer avec Asmara sur les expulsions.
Une pression diplomatique autour des retours
Le 15 octobre 2026, la ministre britannique de l’Intérieur, Shabana Mahmood, a menacé de suspendre l’ensemble des visas accordés aux ressortissants érythréens si leur gouvernement ne coopère pas rapidement au retour des personnes qui n’ont pas le droit de rester au Royaume-Uni. La mesure est annoncée, mais une interdiction générale n’est pas encore entrée en vigueur.
Londres a toutefois déjà pris deux mesures. Les responsables érythréens et les personnalités ne bénéficient plus du traitement accéléré de leurs demandes de visa. Les diplomates érythréens présents au Royaume-Uni doivent obtenir l’autorisation du ministère britannique des Affaires étrangères pour se déplacer à plus de 60 kilomètres de Londres. Le gouvernement britannique précise que des restrictions comparables s’appliquent à ses représentants à Asmara.
Le ministère britannique de l’Intérieur affirme que l’Érythrée a interrompu sa coopération sur les retours plus tôt en 2026, après des discussions restées sans résultat. Selon ses chiffres, moins de 4 % des 2 626 ressortissants érythréens dont la demande d’asile a été rejetée au Royaume-Uni au cours des quatre dernières années ont été expulsés. Ce bilan, publié par Londres, n’a pas été confirmé par une source indépendante dans les informations disponibles.
La justification britannique porte sur les personnes dont la demande de protection a été rejetée et sur les ressortissants étrangers condamnés pour des infractions. Mais les cas ne sont pas interchangeables : une personne déboutée peut contester la décision, et le droit au retour doit être examiné individuellement. La menace porte, elle, sur les visas de tous les Érythréens, y compris ceux qui n’ont aucun lien avec ces dossiers.
Des traversées qui ne disent pas tout
Selon les autorités britanniques, les Érythréens ont constitué la nationalité la plus représentée parmi les arrivées par petites embarcations pendant l’année achevée en juin 2026. Ce rang ne signifie pas que la majorité des ressortissants érythréens se rendent au Royaume-Uni par cette voie. Il ne renseigne pas non plus, à lui seul, sur le nombre de personnes susceptibles d’être expulsées.
Les données de l’Observatoire des migrations de l’université d’Oxford apportent un éclairage sur l’asile, sans valider exactement le chiffre de 84 % avancé dans la matière initiale. Pour les demandes érythréennes tranchées en première instance en 2025, l’organisme estime que 87 % ont obtenu une protection. Le taux dépend de la période, du stade de la procédure et des dossiers comptabilisés. Il ne faut donc pas confondre cette mesure avec le taux de demandes acceptées à leur dépôt, ni avec le nombre de personnes qui traversent la Manche.
Ce niveau élevé de protection accordée rappelle que les demandes érythréennes sont examinées dans un contexte particulier. Les départs sont notamment liés au service national, dont la durée peut être indéfinie, et aux restrictions politiques et civiles rapportées dans le pays. L’existence de motifs de protection ne règle pas automatiquement le sort de chaque demande, mais elle rend inexacte l’assimilation de tous les arrivants à des personnes expulsables.
À l’échelle britannique, les traversées en petites embarcations constituent une partie importante, mais non exclusive, des demandes d’asile. Oxford estime qu’en 2025, 41 % des personnes ayant demandé l’asile étaient arrivées par cette voie ; 39 % avaient d’abord pénétré dans le pays avec un visa. Ces chiffres décrivent des parcours différents et montrent pourquoi une restriction générale de visas peut atteindre des personnes sans rapport avec les traversées irrégulières.
Le coût potentiel d’une mesure collective
Pour Londres, l’enjeu immédiat est d’obtenir des documents de voyage et l’accord des autorités d’origine afin d’organiser les retours. Une interdiction de visas sert ici de moyen de pression diplomatique. Le gouvernement britannique cite les accords conclus avec l’Angola et la Namibie après des menaces similaires, ainsi que des restrictions imposées à la République démocratique du Congo, ensuite levées après une coopération accrue. Ces précédents montrent que la mesure peut ouvrir une négociation ; ils ne garantissent pas le même résultat avec Asmara.
Pour les Érythréens, l’impact potentiel dépasse les personnes visées par une expulsion. Une suspension totale pourrait fermer des voies légales à des étudiants, à des proches de résidents britanniques ou à des voyageurs d’affaires. Elle risquerait aussi de confondre la responsabilité d’un gouvernement dans les discussions sur les retours avec celle de personnes qui demandent un visa à titre individuel. La portée concrète dépendra du texte finalement appliqué et de ses éventuelles exceptions.
Du côté érythréen, aucune réponse officielle aux annonces du 15 octobre n’a été recoupée dans les informations consultées. Le différend survient alors que les relations régionales du pays sont déjà distantes. En décembre 2025, l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), organisation de coopération de la Corne de l’Afrique, a annoncé le retrait formel de l’Érythrée. Le pays avait réintégré l’organisation en juin 2023, mais n’avait ensuite participé ni à ses réunions ni à ses programmes, selon le secrétariat de l’IGAD.
Une question régionale et continentale
Ce retrait réduit un espace de dialogue régional au moment où les déplacements de population, la protection des réfugiés et les retours impliquent plusieurs pays de la Corne de l’Afrique. Il ne permet pas, à lui seul, de conclure que l’Érythrée refusera toute négociation bilatérale avec le Royaume-Uni. Il souligne néanmoins les limites des mécanismes régionaux lorsque les relations entre un État et ses voisins sont distendues.
Pour l’Union africaine, l’affaire pose une question plus large : comment concilier la coopération entre États sur les retours avec l’examen individuel du droit d’asile et la protection contre un renvoi vers un danger ? La pression britannique vise le gouvernement érythréen, mais son instrument potentiel s’appliquerait à des ressortissants qui ne sont pas tous concernés par les décisions d’expulsion.
La prochaine étape sera de vérifier si Asmara reprend les échanges techniques avec Londres, et si le Royaume-Uni transforme sa menace en interdiction effective. Les chiffres des retours, les critères d’octroi des visas et la réponse des autorités érythréennes permettront de mesurer si cette stratégie débouche sur un accord ou pénalise surtout les déplacements légaux.