Un classement de chercheurs peut signaler une visibilité scientifique. Il ne dit pas, à lui seul, si une découverte améliore les récoltes, nourrit une entreprise ou répond aux besoins d’un hôpital. Pour les pays africains, l’enjeu est donc double : faire reconnaître les travaux menés sur le continent et leur donner les moyens de produire des effets concrets.
Une visibilité qui progresse, mais de façon inégale
Dans l’édition 2026 de la base Stanford-Elsevier, l’Égypte et l’Afrique du Sud arrivent en tête des pays africains pour la liste annuelle, avec respectivement 1 307 et 1 033 chercheurs affiliés à des institutions de ces pays. Suivent le Nigeria (305), l’Éthiopie (236) et le Maroc (185). L’Algérie, le Ghana et la Tunisie figurent aussi parmi les pays recensés. Ces chiffres sont compilés par TOPSCINET à partir des données bibliométriques d’Elsevier. Les données de classement par pays pour l’édition 2026 permettent de consulter les effectifs affichés.
La comparaison entre éditions fait apparaître des progressions en Égypte, au Nigeria, au Maroc, au Ghana, en Algérie et en Éthiopie. Mais une hausse du nombre de chercheurs listés ne signifie pas automatiquement que les moyens de recherche ont augmenté au même rythme. Elle peut aussi refléter la production de publications, leur circulation et leur référencement dans les bases de données utilisées.
La liste annuelle et la liste dite « carrière » ne mesurent pas la même chose. La première s’appuie sur les citations associées aux travaux d’une période récente ; la seconde évalue l’influence cumulée sur l’ensemble d’un parcours. L’édition 2026, publiée en octobre, repose sur des indicateurs bibliométriques tirés de Scopus. L’inclusion dépend de seuils de citations et de classement par discipline : ce n’est ni un audit de la qualité de chaque institution, ni une mesure directe de l’utilité sociale des recherches. La présentation de la méthode et de la version 2026 rappelle notamment le rôle des données de citation.
Des capacités scientifiques sous contrainte
La visibilité s’inscrit dans un contexte de ressources limitées. Selon les données 2023 de l’Institut de statistique de l’UNESCO, l’Afrique subsaharienne consacrait 0,38 % de son produit intérieur brut à la recherche et au développement. La même région comptait 88 chercheurs par million d’habitants, contre 2,55 % du PIB et 4 358 chercheurs par million en Europe et en Amérique du Nord. Ces moyennes régionales masquent des situations nationales différentes, mais elles indiquent l’ampleur de l’écart en financement et en effectifs. Les indicateurs de R&D publiés par l’UNESCO donnent le détail de cette comparaison.
Les conséquences se jouent dans les laboratoires comme hors des campus. Des financements irréguliers compliquent la conservation des équipements, le recrutement et la continuité des projets. Les chercheurs peuvent aussi dépendre de financements extérieurs dont les priorités ne coïncident pas toujours avec celles des acteurs locaux. Pour les petites entreprises, les coopératives agricoles ou les services de santé, l’accès à des résultats scientifiques utiles passe par des partenariats durables, des dispositifs de transfert technologique et des financements capables de soutenir le passage du prototype à la production.
La carte des résultats invite aussi à ne pas confondre concentration et absence de capacités ailleurs. Les grands systèmes universitaires et les institutions bien dotées disposent souvent de meilleures conditions pour publier et indexer leurs travaux. À l’inverse, des équipes actives dans des pays moins représentés peuvent rester moins visibles dans les bases internationales. Un classement fondé sur les citations renseigne sur une forme d’influence académique ; il ne recense pas toutes les formes de savoir, ni toutes les innovations, notamment celles qui circulent dans des réseaux locaux ou dans des secteurs informels.
Le défi : relier laboratoires, entreprises et politiques publiques
L’Union africaine place la science et l’innovation au cœur de ses ambitions de développement. Sa nouvelle stratégie continentale, la STISA 2034, prolonge les cadres précédents et vise des secteurs comme l’agriculture, la santé, les technologies de l’information, l’énergie et l’environnement. Elle fait suite à une stratégie dont le bilan a pointé des difficultés d’application : financement dédié insuffisant, coordination faible et infrastructures inadéquates. La stratégie de l’Union africaine pour la science, la technologie et l’innovation à l’horizon 2034 fixe le cadre continental, mais sa mise en œuvre dépendra des budgets et des institutions nationales.
Pour transformer ces orientations en résultats, les priorités diffèrent selon les pays. Les besoins d’un bassin agricole éthiopien ne sont pas ceux d’un pôle industriel sud-africain, d’un réseau hospitalier nigérian ou d’une université marocaine. Dans chaque cas, la chaîne compte : financer la recherche, protéger les résultats, faciliter les essais et permettre aux administrations ou aux entreprises de les adopter. Sans cette articulation, une publication peut accroître la visibilité d’un chercheur sans modifier les pratiques économiques.
Le prochain indicateur à suivre ne sera donc pas seulement le nombre de noms présents dans un classement. Il faudra aussi observer les dépenses publiques et privées de recherche, la stabilité des financements, les collaborations entre universités et entreprises, ainsi que la capacité des États à traduire la STISA 2034 en programmes nationaux. À l’échelle continentale, l’enjeu est moins de désigner un champion que de renforcer des écosystèmes diversifiés, capables de produire des connaissances adaptées aux réalités de chaque pays et de les faire circuler dans la région.