Former un jeune ne crée pas automatiquement un emploi. Pour que les compétences débouchent sur un travail mieux rémunéré, il faut aussi des entreprises capables d’embaucher, des investissements et des marchés accessibles. C’est le défi posé cette semaine à Harare, où la formation professionnelle est discutée comme un levier de transformation économique, et non comme une réponse isolée au chômage.
À Harare, relier les compétences aux activités productives
La troisième Semaine africaine des compétences a commencé le 12 octobre 2026 et se poursuit jusqu’au 16 octobre dans la capitale zimbabwéenne. Organisée par l’Union africaine et accueillie par le Zimbabwe, elle réunit notamment gouvernements, entreprises, établissements de formation, jeunes et organisations de travailleurs. Le thème retenu relie les compétences à la résilience industrielle et à la création de valeur.
Le programme met l’accent sur des pistes concrètes : renforcer l’apprentissage en entreprise, financer les parcours de formation et mieux repérer les compétences recherchées. L’industrie manufacturière, l’agroalimentaire, l’énergie et la logistique figurent parmi les secteurs concernés. L’enjeu est de rapprocher les lieux de formation des réalités du travail, sans réduire les besoins à ceux des seuls employeurs.
Ce rendez-vous s’inscrit dans une décennie de politiques continentales sur l’éducation et les compétences. La Stratégie continentale de l’éducation pour l’Afrique couvre 2026-2035, tandis que la stratégie de l’Union africaine sur l’enseignement et la formation techniques et professionnels s’étend de 2025 à 2034. Cette dernière vise à rendre les systèmes plus accessibles, inclusifs et adaptés aux secteurs productifs. L’Union africaine a confié la coordination de la semaine à sa Commission, avec l’appui d’AUDA-NEPAD.
Un accès à la formation encore limité
Les données disponibles montrent l’ampleur du travail à accomplir. Dans une analyse publiée en août 2025, l’Organisation internationale du Travail (OIT) estime que 6,5 % des jeunes de 15 à 29 ans observés dans 43 pays africains avaient achevé un programme d’enseignement et de formation techniques et professionnels. Dans 35 pays étudiés, seuls 35 jeunes sur 1 000 participaient à un apprentissage ou à un stage.
Ces moyennes masquent de grandes différences entre pays. Elles signalent toutefois un accès étroit aux parcours professionnalisants. L’OIT relève aussi que, dans la plupart des pays étudiés, les jeunes femmes participent moins souvent que les jeunes hommes aux apprentissages en situation de travail. Les horaires, les coûts, la sécurité des déplacements et les responsabilités familiales peuvent compliquer leur accès ; les politiques de formation doivent donc mesurer ces obstacles au lieu de supposer que les mêmes dispositifs profitent également à tous.
Le marché du travail ne se résume pas non plus aux postes salariés des grandes entreprises. Une part importante des activités se déroule dans l’économie informelle, qui regroupe des emplois et des entreprises souvent peu protégés ou peu enregistrés. Les formations utiles doivent donc aussi tenir compte des petits ateliers, des exploitations agricoles, des travailleurs indépendants et des activités urbaines de proximité. La reconnaissance des compétences acquises hors des cursus formels peut compter autant que l’ouverture de nouvelles salles de cours.
Pour le Zimbabwe et la SADC, l’enjeu dépasse les salles de classe
Pour le Zimbabwe, l’accueil de la rencontre place Harare au centre d’un échange continental, mais son impact dépendra de la traduction des discussions en moyens, formations et débouchés dans le pays. L’accès aux stages et aux équipements peut différer entre la capitale, les autres villes et les zones rurales. Les jeunes femmes, les personnes en situation de handicap et les travailleurs déjà actifs dans l’informel ne partiront pas tous du même point.
À l’échelle régionale, le Zimbabwe appartient à la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), qui rassemble des États de la région autour de la coopération et de l’intégration économique. Sa stratégie d’industrialisation place les compétences, la transformation des ressources et les chaînes de valeur régionales parmi les conditions d’une économie plus productive. Des qualifications compatibles et des formations proches des secteurs concernés pourraient faciliter les échanges de savoir-faire entre pays ; elles ne remplacent toutefois ni les infrastructures ni les investissements nécessaires à la production.
Cette limite est centrale. Former davantage de techniciens ne garantit pas, à elle seule, que des usines ouvrent, que les entreprises se développent ou que les emplois soient décents. Il faut aussi des équipements, de l’électricité fiable, du financement, des commandes et des règles qui permettent aux entreprises de croître. La Banque mondiale souligne également que les compétences doivent s’accompagner d’investissements et d’un environnement favorable à la création d’emplois. Sans ces conditions, les diplômés risquent de rester sans poste correspondant à leur formation, tandis que les petits employeurs manquent toujours de main-d’œuvre qualifiée.
Des engagements à mesurer après la semaine
La Semaine africaine des compétences cherche ainsi à faire le lien entre les stratégies continentales et leur mise en œuvre nationale. La question ne sera pas seulement de savoir combien de participants auront assisté aux échanges, mais quels financements suivront, quelles entreprises accueilleront des apprentis et comment les résultats seront suivis. Les annonces prévues à Harare devront être confrontées aux budgets, aux calendriers et aux mesures d’accès pour les femmes et les jeunes des zones moins desservies.
Le rendez-vous concerne aussi les ambitions de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf), qui vise à développer le commerce entre pays africains. Des compétences reconnues et des formations reliées aux chaînes de valeur peuvent soutenir cette intégration. Mais l’effet dépendra de la capacité des économies à produire davantage de biens transformés et à partager les retombées de cette activité. C’est sur cette mise en pratique, au Zimbabwe comme dans le reste de la région, que se jugera la portée de la rencontre de Harare.