Quand une juridiction internationale enquête sur des crimes de guerre, sa capacité à agir dépend aussi de la coopération des États. C’est ce rapport de force que la juriste sud-africaine Navi Pillay place au cœur de son plaidoyer : le droit international ne protège personne s’il reste une promesse sans conséquences.

Une juriste forgée par l’histoire sud-africaine

À 85 ans, Navi Pillay reçoit le prix Nobel de la paix 2026 pour son engagement en faveur de la paix et du droit international. La distinction lui a été attribuée le 9 octobre. Elle intervient alors que la Cour pénale internationale (CPI), chargée de poursuivre les personnes soupçonnées des crimes les plus graves, fait face à de fortes pressions politiques.

Le parcours de Pillay relie la justice nationale sud-africaine aux tribunaux internationaux. Avocate sous l’apartheid, elle a défendu des opposants au régime. Elle fut ensuite la première femme noire à siéger à la Haute Cour de son pays, puis juge au Tribunal pénal international pour le Rwanda. Ce tribunal de l’ONU a notamment rendu, en 1998, la première condamnation internationale pour génocide. La biographie publiée par la CPI retrace ces étapes.

Dans un entretien accordé à l’Associated Press à La Haye, la juriste présente la récompense comme une reconnaissance d’un travail collectif. Elle avertit que l’affaiblissement de l’État de droit expose tous les pays à des conflits moins encadrés. « Si les États ou les chefs de guerre se mettent à déclencher des guerres individuellement, c’est le chaos », dit-elle. Son avertissement porte sur une règle simple : sans institutions capables d’établir les faits et d’appliquer le droit, la force risque de devenir son propre arbitre.

La CPI au centre d’un bras de fer politique

La distinction intervient dans un contexte de confrontation autour de la justice pénale internationale. En février 2025, Donald Trump a signé un décret prévoyant des sanctions contre la CPI et des personnes associées à ses travaux. Washington conteste la compétence de la Cour dans des affaires touchant des ressortissants américains ou israéliens. Les États-Unis ne sont pas membres du Statut de Rome, le traité qui a créé la CPI.

Pillay qualifie de « totalement illégales » les mesures américaines évoquées dans l’entretien et les décrit comme « négatives et cruelles ». Ce sont ses appréciations, non une décision judiciaire établissant leur illégalité. La CPI, pour sa part, a rejeté les sanctions américaines comme une atteinte à l’État de droit. Le décret américain et la réaction de la Cour éclairent les deux positions dans ce différend.

La juriste souligne une tension plus large : plusieurs puissances disposent d’un poids diplomatique majeur, notamment au Conseil de sécurité de l’ONU, sans être parties au Statut de Rome. Les États-Unis et la Russie peuvent aussi exercer leur droit de veto au Conseil. La CPI, elle, dépend largement de la coopération des États pour arrêter les personnes visées et faire appliquer ses décisions. Cette architecture nourrit les critiques sur l’inégalité de la responsabilité internationale.

Pour les pays africains, le débat n’est pas abstrait. L’Afrique du Sud a adhéré au Statut de Rome et a inscrit sa mise en œuvre dans son droit national. Pretoria doit donc concilier ses obligations juridiques, ses choix diplomatiques et les décisions de ses tribunaux. Son expérience rappelle aussi que la justice internationale n’est pas seulement un instrument extérieur : des juristes et des institutions africaines ont contribué à la construire.

Gaza : une conclusion d’enquête, pas un jugement

Pillay a également présidé la Commission d’enquête internationale indépendante de l’ONU sur le territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, et Israël. Dans son rapport publié le 16 septembre 2025, la commission a conclu qu’Israël avait commis un génocide à Gaza. Cette conclusion appartient à une commission d’enquête du Conseil des droits de l’homme. Elle ne constitue pas un jugement pénal rendu par une cour.

Israël et les États-Unis contestent cette qualification. La différence entre une enquête et un procès compte : la commission expose des constatations et une analyse juridique, tandis qu’une juridiction tranche une affaire selon sa compétence et ses procédures. Le rapport de l’ONU et la présentation de ses conclusions par Navi Pillay permettent de distinguer ces niveaux de décision.

La juriste insiste sur l’examen des faits, des déclarations de responsables et des actes observés. Elle rappelle que la prévention est au cœur de la Convention sur le génocide. Autrement dit, l’enjeu du droit n’est pas seulement de punir après les faits. Il est aussi d’identifier les risques et de pousser les États à agir avant que les violences ne s’aggravent.

Ce que l’Afrique australe peut en retenir

Pour l’Afrique du Sud, ce dossier s’inscrit dans une trajectoire marquée par la transition post-apartheid et par une diplomatie qui met en avant les institutions multilatérales. Pretoria est la capitale politique du pays. Dans la région, la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) rassemble des États confrontés, à des degrés divers, aux questions de coopération judiciaire, de stabilité et de souveraineté. Elle ne remplace pas les tribunaux internationaux, mais les choix de ses membres pèsent sur leur capacité à obtenir une coopération concrète.

La portée continentale dépasse les frontières sud-africaines. L’Union africaine défend elle aussi le principe d’un ordre international où les règles s’appliquent sans traitement à deux vitesses. Mais les gouvernements africains ne partagent pas toujours la même stratégie face à la CPI. La question est donc autant juridique que politique : comment soutenir une justice impartiale tout en répondant aux critiques de sélectivité et aux intérêts nationaux divergents ?

La distinction accordée à Pillay ne règle pas ces désaccords. Elle remet plutôt une question au premier plan : les États accepteront-ils que les mêmes principes s’appliquent à leurs alliés comme à leurs adversaires ? La réponse se mesurera dans les actes — coopération avec les enquêtes, respect des décisions judiciaires et protection des institutions contre les représailles. Pour Pillay, le lien demeure essentiel : « La paix exige la justice. »