Pour le Pakistan, trouver un autre fournisseur de pétrole ne consiste pas seulement à changer de vendeur. Il s’agit aussi de réduire les risques liés aux routes maritimes du Golfe, dont une perturbation peut rapidement renchérir les importations et peser sur l’approvisionnement intérieur. Pour la Libye, cette recherche ouvre une piste commerciale en Asie, mais aucun contrat n’est annoncé à ce stade.

Une piste libyenne face aux risques des routes maritimes

Le détroit d’Ormuz relie le Golfe au golfe d’Oman. En 2025, environ 20 millions de barils de pétrole brut et de produits pétroliers y ont transité chaque jour, selon l’Agence internationale de l’énergie. Une part importante de ces flux se dirige vers l’Asie. Le détroit de Bab el-Mandeb, entre la mer Rouge et le golfe d’Aden, constitue un autre passage stratégique pour le transport maritime.

La Libye offre une géographie différente. Ses terminaux d’exportation donnent sur la Méditerranée : les cargaisons libyennes n’ont donc pas à traverser Ormuz pour rejoindre leurs acheteurs. Mais l’éloignement des routes du Golfe ne suffit pas, à lui seul, à garantir des livraisons régulières ou à des conditions avantageuses. Le coût du transport, la qualité du brut et les capacités des raffineries importatrices comptent aussi.

Ce débouché potentiel s’inscrit dans un paysage énergétique où les marchés asiatiques achètent déjà du pétrole africain. La Libye ne part donc pas de zéro, mais elle doit convertir les échanges diplomatiques en contrats commerciaux concrets.

Des discussions ministérielles, pas encore d’accord d’achat

Le 12 octobre, à Riyad, le ministre pakistanais du Pétrole, Ali Pervaiz Malik, a rencontré son homologue libyen, Khalifa Rajab Abdulsadek. Leur entretien s’est tenu en marge de la 17e réunion ministérielle du Forum international de l’énergie. Malik a indiqué que son gouvernement encourageait les raffineurs pakistanais à étudier l’importation de brut libyen.

Abdulsadek a, de son côté, dit vouloir encourager la compagnie publique libyenne, la National Oil Corporation (NOC), à réserver davantage de volumes aux entreprises pakistanaises. Les autorités pakistanaises ont également évoqué une coopération sur la modernisation des raffineries. Ces déclarations, rapportées par les médias publics pakistanais et confirmées par la presse économique du pays, signalent une volonté politique. Elles ne valent toutefois ni accord d’approvisionnement ni engagement de livraison.

À ce jour, aucun volume, prix ou calendrier d’expédition n’a été rendu public. Il reste aussi à déterminer quelles raffineries pourraient traiter le brut libyen et selon quelles modalités commerciales. Pour les acheteurs, la diversification n’a d’intérêt que si elle améliore réellement la sécurité des approvisionnements sans faire exploser les coûts.

La production ne garantit pas la stabilité des exportations

La Libye dispose d’une capacité de production importante. La National Oil Corporation a fait état de près de 1,5 million de barils par jour, pétrole et condensats compris, en juin 2026. Pour août, l’agence de presse libyenne LANA a relayé des données de la NOC faisant état de 43,3 millions de barils de brut produits sur le mois et d’environ 7 millions de barils disponibles à l’exportation à la fin du mois.

Ces chiffres décrivent une production et des volumes exportables à une période donnée. Ils ne permettent pas de conclure qu’une quantité précise est disponible pour le Pakistan. Ils ne disent pas non plus quelle part pourrait lui être attribuée sans modifier les ventes existantes, notamment vers les marchés européens.

La question est aussi institutionnelle. La Libye reste marquée par la rivalité entre autorités politiques rivales, tandis que le contrôle des revenus pétroliers demeure un enjeu majeur. La NOC est au cœur de l’activité commerciale du secteur, mais des tensions politiques peuvent perturber les installations, les exportations ou la répartition des recettes. Pour les partenaires, la fiabilité d’une livraison dépend donc autant des arrangements commerciaux que de la continuité des opérations dans le pays.

Pour les Libyens, des ventes supplémentaires pourraient apporter des recettes à l’État. Mais l’effet concret dépendrait de leur encaissement et de leur gestion. Une hausse des exportations ne se traduit pas automatiquement par une amélioration des services ou des conditions de vie, en particulier dans un pays où les désaccords politiques pèsent sur la gouvernance des ressources.

Une concurrence africaine déjà présente en Asie

La démarche pakistanaise s’ajoute à d’autres signes d’intérêt asiatique pour les producteurs africains. En avril, des responsables sud-coréens avaient discuté avec la NOC de possibles achats de brut libyen. Aucune transaction n’était alors documentée. Parallèlement, les importations sud-coréennes de brut algérien ont progressé au cours des neuf premiers mois de 2026, selon des données de marché relayées par le média algérien Echourouk.

L’Indonésie achète également du brut nigérian et angolais, d’après les chiffres attribués à l’agence statistique nationale BPS dans les informations disponibles. Ces échanges montrent que l’Afrique est déjà intégrée aux approvisionnements de plusieurs économies asiatiques. Ils ne signifient pas pour autant que les producteurs africains capteront durablement davantage de ventes : les acheteurs comparent les prix, la qualité, les délais et les risques de transport.

Le 9 octobre, le cabinet Kpler aurait signalé un retour d’intérêt de raffineurs asiatiques pour le brut du Moyen-Orient, alors que des cargaisons nigérianes et angolaises prévues en octobre restaient sans acheteur. Ce constat rappelle qu’une recherche de fournisseurs de remplacement peut refléter une urgence de marché, sans annoncer une réorientation durable des achats.

Pour la Libye, le prochain indicateur à surveiller sera donc la traduction des discussions de Riyad en appels d’offres, en contrats ou en cargaisons effectivement programmées. Pour le Pakistan, l’enjeu est de vérifier si le brut libyen convient à ses raffineries et s’il offre une solution compétitive. À l’échelle nord-africaine, l’épisode illustre une possibilité de renforcer les liens énergétiques avec l’Asie, au sein de l’Union du Maghreb arabe, sans que cette organisation soit à l’origine des négociations bilatérales.

La prudence reste de mise : ni les déclarations ministérielles ni les niveaux de production ne prouvent qu’un flux commercial a commencé. Tant qu’aucun volume n’est contractualisé, le brut libyen demeure une option à l’étude, et non une nouvelle route d’approvisionnement établie.

Les déclarations pakistanaises sur les discussions énergétiques avec la Libye · Le compte rendu de l’Agence de presse pakistanaise · Les données de production publiées par la NOC · Les chiffres d’août relayés par l’agence LANA · Les données de l’AIE sur le détroit d’Ormuz · Le contexte politique libyen · Les importations sud-coréennes de pétrole algérien.