Dans le nord du Soudan, l’or fait vivre des milliers de familles et alimente aussi des circuits difficiles à contrôler. Une frappe signalée près de la frontière égyptienne met aujourd’hui au premier plan une question concrète : qui protège les travailleurs d’un secteur devenu vital, alors que les frontières et les responsabilités restent contestées ?

Un bilan lourd, encore contesté

Une frappe aérienne a touché samedi 10 octobre le site aurifère de Jabal al-Uqaydat, dans une zone montagneuse proche de la frontière entre le Soudan et l’Égypte. Le collectif soudanais Emergency Lawyers avance un bilan de 72 mineurs tués. Cette estimation n’est pas établie de manière indépendante.

Le bilan disponible varie selon les sources. Le Sudan Doctors Network a fait état d’au moins 13 morts et de 28 blessés, tout en prévenant que le nombre de victimes pourrait augmenter. Un survivant a raconté à l’Associated Press qu’un appareil non identifié avait frappé une mine artisanale. Ces éléments confirment qu’une attaque a été signalée et que des victimes sont à déplorer, mais ils ne permettent pas encore de confirmer le bilan de 72 morts ni l’identité de l’appareil.

Abdel Fattah al-Burhan, chef de l’armée soudanaise, a ordonné lundi 12 octobre la création d’une commission d’enquête. Celle-ci doit réunir des représentants du parquet, de la justice et des services de sécurité. Aucun calendrier de publication des conclusions n’a été annoncé.

Emergency Lawyers attribue la frappe à l’armée de l’air égyptienne. Le Caire, lui, affirme que ses forces et la police ont mené une opération contre l’exploitation aurifère illégale près de la frontière. L’armée égyptienne dit avoir largué des tracts d’avertissement. Elle n’a toutefois pas répondu directement aux accusations concernant les morts.

Le même jour, les ministres des Affaires étrangères égyptien et soudanais, Badr Abdelatty et Mohieddin Salem, se sont parlé par téléphone. Ils ont réaffirmé leur attachement à la souveraineté, à l’intégrité territoriale et au respect des frontières. Cette déclaration diplomatique ne tranche ni la localisation exacte de la frappe ni la responsabilité de l’opération.

Une frontière où se croisent sécurité et or

La zone de Jabal al-Uqaydat se situe dans un espace frontalier sensible, où les activités minières, les déplacements de travailleurs et les opérations de sécurité se superposent. Les versions divergent aussi sur le territoire concerné : des autorités égyptiennes présentent leur intervention comme une opération contre des activités illégales près de leur frontière, tandis que les accusations soudanaises décrivent une frappe sur le sol soudanais. Une enquête devra donc établir précisément le lieu, la cible et les circonstances.

La tension n’est pas nouvelle. En juin, une opération égyptienne contre l’exploitation aurifère illégale dans la région avait été signalée. Des informations reprises à l’époque faisaient état de travailleurs tués, mais l’armée égyptienne n’avait pas explicitement revendiqué de frappes meurtrières. La répétition d’incidents dans cette zone rend d’autant plus importante une vérification indépendante, plutôt qu’une conclusion fondée sur les seules déclarations des parties.

Le dossier s’inscrit aussi dans la guerre qui oppose depuis avril 2023 l’armée soudanaise aux Forces de soutien rapide (FSR), une force paramilitaire. Le conflit a bouleversé les revenus et les déplacements dans le pays. Dans le nord, l’orpaillage artisanal offre du travail à des personnes qui ont perdu d’autres moyens de subsistance. Mais ces exploitations sont souvent éloignées des services de l’État et exposées aux risques de violence, d’accident et de trafics.

Un secteur indispensable, mais difficile à réguler

L’extraction traditionnelle représente une part majeure de l’activité aurifère soudanaise. Sudan Tribune rapporte qu’elle fournirait environ 80 % de la production et que le secteur minier ferait vivre près de deux millions de personnes. Ces estimations donnent la mesure de l’enjeu économique, mais ne signifient pas que chaque mineur travaille sur le site touché.

Ce poids économique ne se traduit pas automatiquement par des revenus publics bien contrôlés. Un rapport d’experts des Nations unies cité par l’Associated Press estimait qu’en 2024 plus de la moitié de l’or extrait au Soudan était écoulé en dehors des circuits officiels. Dans un contexte de guerre, ces flux peuvent financer des acteurs armés et réduire les ressources disponibles pour les services publics. Les bénéfices sont donc inégalement répartis : les mineurs prennent les risques immédiats, tandis que les réseaux de commercialisation et les groupes capables de contrôler les sites peuvent capter une part de la valeur.

La régulation est également une question de santé et de sécurité au travail. Les autorités soudanaises ont annoncé en juin 2026 des mesures visant à encadrer les mines traditionnelles, les marchés de l’or et l’usage de produits chimiques dangereux. Mais appliquer ces règles dans des régions éloignées, au milieu d’un conflit, exige des institutions présentes sur le terrain, des voies de transport sûres et des solutions économiques pour les travailleurs.

Ce que l’enquête devra éclaircir

La commission annoncée par al-Burhan devra notamment confronter les témoignages, les éléments matériels et les informations disponibles sur les opérations militaires. Elle devra aussi préciser le bilan humain. Tant que ces vérifications ne sont pas publiées, le chiffre de 72 morts et l’attribution de la frappe à l’Égypte doivent rester explicitement attribués à Emergency Lawyers, et non présentés comme des faits définitivement établis.

Pour les habitants et les travailleurs du nord, l’enjeu immédiat est la sécurité autour des sites miniers et l’accès aux soins pour les blessés. Pour les deux gouvernements, l’incident met à l’épreuve une relation bilatérale où la coopération sur les frontières et la lutte contre les trafics doit composer avec des accusations graves. La retenue dans les déclarations ne remplace toutefois ni une enquête crédible ni la clarification des responsabilités.

La portée dépasse les deux capitales. Le Soudan appartient à l’IGAD, organisation régionale d’Afrique de l’Est, et à l’Union africaine, qui défendent la coopération entre États et le règlement pacifique des différends. Une enquête transparente pourrait limiter le risque d’escalade et documenter les conditions de travail dans une économie de guerre. À l’inverse, une version contestée ou sans conclusions publiques laisserait persister les tensions autour de la frontière et de l’or.