À Goma, ville de l’est de la République démocratique du Congo (RDC) tenue par le M23, l’annonce d’une nouvelle coalition armée rebat les cartes politiques. Elle place un ancien chef de l’État au centre d’un mouvement qui revendique explicitement le recours à la force.
Une coalition lancée depuis une ville sous contrôle rebelle
Le 12 octobre 2026, Joseph Kabila a été désigné président du Front pour la refondation de la nation (FRN), lors d’une annonce organisée à Goma. L’information est rapportée par plusieurs médias, dont le média congolais Actualite.cd et l’agence Associated Press.
Le FRN rassemble des responsables associés à l’Alliance Fleuve Congo (AFC) et au Mouvement du 23 mars (M23). Dans son acte constitutif, cité par Actualite.cd, le nouveau front affirme succéder à l’AFC. Il ne précise pas séparément le statut du M23, qui formait avec l’AFC l’alliance politico-militaire AFC/M23.
Corneille Nangaa et Bertrand Bisimwa ont été désignés vice-présidents. Sultani Makenga, chef militaire du M23, devient chef d’état-major de l’Armée révolutionnaire congolaise et reçoit rang de vice-président. Cette répartition est détaillée dans la déclaration du mouvement et recoupée par les comptes rendus de la presse congolaise.
Le FRN dit vouloir coordonner les « forces de résistance » et mettre fin à ce qu’il qualifie de « tyrannie », « par tous les moyens, y compris la force ». Ces termes sont ceux du mouvement. Aucun calendrier d’opérations n’a été annoncé dans le document rendu public.
De l’opposition politique à une direction politico-militaire
Joseph Kabila a dirigé la RDC de 2001 à 2019, année où Félix Tshisekedi lui a succédé après l’élection présidentielle de décembre 2018. Longtemps discret, l’ancien président s’est récemment exprimé contre la gestion du pays par son successeur. Il avait auparavant nié tout lien avec le M23.
La nouvelle fonction annoncée à Goma constitue un changement majeur par rapport à cette position publique passée. Elle intervient après la condamnation à mort par contumace de Kabila par une juridiction militaire congolaise, pour trahison et d’autres accusations liées au conflit. Kabila a contesté la procédure et les accusations. Il faut distinguer cette décision de justice des faits désormais établis : il a bien été désigné à la tête du FRN, tandis que les accusations pénales restent attribuées aux autorités judiciaires congolaises.
Le gouvernement de Félix Tshisekedi n’avait pas réagi publiquement au moment des premiers comptes rendus. La déclaration du FRN critique sa gouvernance et l’accuse notamment d’atteintes aux libertés. Ces griefs expriment la position du mouvement et ne constituent pas, à eux seuls, des faits vérifiés.
Pour les habitants de Goma et des territoires voisins, l’enjeu dépasse les rivalités au sommet. La présence d’une nouvelle structure politique et militaire dans une ville contrôlée par des forces armées peut peser sur la sécurité, les déplacements et l’accès aux services. Les effets varieront selon les zones, les lignes de front et la capacité des autorités à maintenir les services publics.
Le processus de paix de Doha face à une nouvelle équation
La guerre dans l’est de la RDC oppose les forces gouvernementales à l’AFC/M23, dans un espace où de nombreux groupes armés sont actifs. Les enjeux locaux — sécurité, pouvoir et contrôle des ressources — s’entremêlent avec les tensions régionales. Kinshasa et des experts des Nations unies ont accusé le Rwanda de soutenir le M23 ; Kigali a rejeté ces accusations.
Depuis 2025, des démarches diplomatiques cherchent à arrêter les combats. L’Union africaine a soutenu un cadre de paix conclu à Doha entre le gouvernement congolais et l’AFC/M23. La MONUSCO, mission des Nations unies en RDC, avait aussi salué des avancées lors de pourparlers facilités par le Qatar, les États-Unis et l’Union africaine. Mais la désignation de Kabila brouille les interlocuteurs : les dirigeants liés à l’AFC/M23 se retrouvent désormais dans une coalition qui revendique une ambition plus large.
Le changement de structure soulève une question pratique : le FRN entend-il poursuivre les engagements pris par l’AFC, ou modifier les conditions de négociation ? La déclaration publique ne tranche pas ce point. Il faudra donc suivre les prochaines prises de position des parties et des médiateurs plutôt que présumer de l’avenir des discussions.
Une crise sécuritaire qui croise la bataille constitutionnelle
La recomposition intervient alors que la RDC connaît également une forte tension politique à Kinshasa. Le débat sur une possible réforme constitutionnelle a nourri des manifestations et des affrontements entre opposants et forces de sécurité. Des critiques redoutent que cette réforme puisse ouvrir la voie à un troisième mandat de Félix Tshisekedi ; le président a évoqué cette possibilité si la population l’approuvait.
Ces dossiers sont distincts, mais ils se renforcent politiquement. Le conflit à l’est fragilise l’autorité de l’État et complique la préparation des échéances électorales. À Kinshasa, la contestation constitutionnelle alimente la défiance envers les institutions. Dans les provinces orientales, les populations subissent directement l’insécurité et les changements de contrôle territorial.
La portée régionale est immédiate. La RDC appartient à la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC) et à la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), deux organisations impliquées dans les équilibres des Grands Lacs. La guerre, les déplacements de populations et les accusations entre États voisins débordent les frontières nationales. Une coalition armée conduite par un ancien président pourrait donc compliquer les efforts de médiation régionaux, sans que son effet concret soit encore mesurable.
Le prochain test sera la capacité du FRN à transformer son annonce en organisation opérationnelle, et la réponse des autorités congolaises comme des médiateurs. Pour les Congolais, l’enjeu central reste la protection des civils et la possibilité d’une solution politique qui ne se limite pas à un nouvel arrangement entre dirigeants armés.