À Lubumbashi, un morceau des années 1980 a d’abord rapproché deux générations autour d’un même rythme. Puis, quelques jours après sa parution, la reprise de « Kita Mata » par Fally Ipupa a ouvert un autre débat : comment faire vivre un classique sans laisser dans l’ombre les droits de son auteur et de ses ayants droit ?

Un classique retrouvé par une nouvelle génération

Dans le quartier Golf Maisha, à Lubumbashi, de jeunes auditeurs ont découvert la chanson par la voix de Fally Ipupa. Certains disent apprécier d’abord le rythme, même sans comprendre toutes les paroles. D’autres expliquent que cette version les a conduits vers l’œuvre de Josky Kiambukuta. Ces témoignages recueillis sur place décrivent un phénomène de transmission, sans pour autant mesurer à eux seuls l’audience du morceau.

« Kita Mata Bloqué » est associé à Josky Kiambukuta, chanteur et auteur-compositeur congolais qui a marqué la rumba, notamment au sein du TP OK Jazz. Le titre remonte à 1987, selon des sources musicales congolaises. La chanson de Fally, intitulée « Kitamata » dans certaines publications, a été intégrée à l’album XX : Délirium, paru en septembre 2026. Fally a également expliqué que ce morceau comptait pour sa mère, qui l’appréciait particulièrement. La biographie de Josky Kiambukuta par Univers Rumba Congolaise et un compte rendu du média congolais Ouragan situent le titre dans cette histoire musicale.

Pour les jeunes auditeurs, la reprise sert ainsi de porte d’entrée vers un répertoire qui précède leurs habitudes d’écoute. Pour les mélomanes plus âgés, elle réveille des souvenirs liés aux bars, aux fêtes et aux orchestres de Lubumbashi. Cette rencontre n’efface pas les différences d’expérience : elle les rend audibles dans une même chanson.

Une circulation culturelle, mais aussi une question de droits

Le succès d’une reprise ne repose pas seulement sur l’arrangement ou la notoriété de l’interprète. Il dépend aussi de la manière dont l’œuvre originale est créditée, autorisée et rémunérée. La composition de Josky Kiambukuta et l’enregistrement nouveau de Fally Ipupa ne sont pas la même chose : plusieurs titulaires de droits peuvent être concernés, selon les contrats conclus et les droits effectivement détenus.

Le 20 septembre, Fally Ipupa a annoncé le retrait de « Kitamata » de l’album et des plateformes, en invoquant un différend autour des droits et des demandes financières de membres de la famille de Josky. Cette explication est celle de l’artiste, rapportée par la presse congolaise ; elle ne constitue pas, à elle seule, une version commune des ayants droit. Le même jour, l’Agence congolaise de presse (ACP) a relayé les propos du chroniqueur Zacharie Bababaswe, qui a contesté certains éléments du récit et appelé à clarifier la situation. Ouragan rapporte l’annonce du retrait, tandis que l’ACP présente une autre lecture des échanges.

Le retrait n’a toutefois pas clos l’affaire. Le 23 septembre, le média congolais Forum des As a rapporté que la famille demandait la réintégration du morceau. Un autre média local a ensuite annoncé le retour du clip sur YouTube, à la suite d’une demande de proches de Josky. Ces développements montrent que disponibilité du clip, présence dans l’album et règlement des droits sont des questions distinctes. Les informations publiques consultées ne permettent pas d’établir qu’un accord définitif a réglé l’ensemble du différend. Forum des As signale la demande de réintégration ; Tribune 26 Info rapporte le retour du clip.

Protéger l’héritage sans figer la rumba

Cette controverse dépasse un seul morceau. En République démocratique du Congo, où Kinshasa demeure un grand centre de production musicale, les œuvres circulent entre générations, villes et diasporas. Lubumbashi apporte ici un éclairage concret : une chanson portée par la mémoire locale peut être redécouverte à travers une vedette nationale, puis circuler auprès de publics éloignés de son contexte d’origine.

La rumba congolaise, partagée entre la RDC et la République du Congo, s’est construite au fil des échanges, des orchestres et des transformations du son. Son inscription en 2021 sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO a reconnu cette portée culturelle. Mais la reconnaissance symbolique ne règle pas la gestion des droits ni la répartition des revenus. Les deux enjeux avancent ensemble : transmettre un patrimoine suppose aussi de reconnaître les créateurs et les personnes qui en administrent légalement l’héritage.

Pour les artistes, les producteurs et les ayants droit, l’affaire souligne l’intérêt de clarifier les autorisations avant la sortie d’une reprise, puis d’expliquer publiquement les crédits et les conditions convenues. Pour le public, l’enjeu est moins abstrait qu’il n’y paraît : la manière dont une œuvre est réutilisée peut déterminer si d’autres classiques seront remis en circulation, et dans quelles conditions.

La seconde vie de « Kita Mata » tient donc à deux réalités simultanées. La chanson a suscité la curiosité de jeunes auditeurs et remis Josky Kiambukuta dans la conversation musicale. En même temps, les désaccords rapportés sur les droits rappellent que l’hommage artistique ne remplace pas les accords nécessaires. La suite dépendra de la disponibilité durable du titre et d’une clarification entre les parties concernées.