Une coopérative peut-elle travailler avec les pouvoirs publics sans perdre la main sur ses décisions ? Au Maroc, la question touche à la fois aux règles de gouvernance, à l’accès aux dispositifs d’appui et à la capacité des membres à contrôler leurs élus.

Un principe d’autonomie inscrit dans les règles

Le débat prend un relief particulier dans le Souss, où des coopératives agricoles et agroalimentaires relient producteurs, salariés et marchés. À Taroudant, la COPAG illustre l’importance économique que peut prendre une organisation née du regroupement d’agriculteurs. Mais la taille ou la réussite d’une coopérative ne suffisent pas à établir qu’elle est indépendante — ni qu’elle ne l’est pas.

Au Maroc, la loi n° 112-12 encadre les coopératives et reprend sept principes coopératifs reconnus à l’échelle internationale. Le quatrième est celui de l’autonomie et de l’indépendance. Il n’interdit pas les relations avec l’État : il exige que les accords, les financements externes et les partenariats préservent le contrôle démocratique des membres.

La distinction est essentielle. Une rencontre avec un gouverneur, une administration ou un élu ne prouve pas, à elle seule, une perte d’autonomie. La question concrète est de savoir qui fixe les priorités, qui approuve les accords et comment les membres peuvent demander des comptes à leurs représentants.

La présence officielle, un indice qui ne suffit pas

Un texte d’opinion consacré à une coopérative de Taroudant décrit la présence répétée de son président auprès des autorités locales lors de cérémonies publiques, notamment à l’occasion de la prière de l’Aïd. L’auteur y voit le signe d’une proximité politique susceptible d’affaiblir l’indépendance de l’organisation.

Cette lecture relève d’une accusation et d’une interprétation. Les éléments accessibles ne permettent pas d’établir indépendamment que la coopérative concernée aurait perdu son autonomie, ni que ses membres auraient été privés de leur pouvoir de décision. La fréquentation de responsables publics ne suffit pas à confirmer ces affirmations. Il faut distinguer les faits observables, les règles formelles et le jugement porté sur une relation politique.

Le mot « makhzen », employé dans le débat marocain pour désigner le pouvoir étatique et ses réseaux administratifs, porte lui-même une charge historique et politique. Il peut éclairer une critique de la concentration du pouvoir, mais ne remplace pas la démonstration. Pour évaluer une situation précise, il faut examiner les statuts, les procès-verbaux d’assemblées, les décisions de financement et les mécanismes de contrôle interne.

L’État accompagne aussi le secteur coopératif

L’Office du Développement de la Coopération (ODCO), établissement public chargé de soutenir le secteur, intervient notamment dans l’accompagnement juridique et le renforcement des capacités. Son conseil d’administration comprend plusieurs représentants de l’État, dont le ministère de l’Intérieur, ainsi que des institutions et des représentants du secteur coopératif.

Cette composition montre que les coopératives évoluent dans un cadre où pouvoirs publics et organisations de membres se côtoient. Elle ne prouve pas, en elle-même, une ingérence dans la gestion de chaque structure. Elle pose toutefois une question légitime de gouvernance : comment garantir que l’appui public reste transparent et que les coopératives conservent la maîtrise de leurs choix ?

Pour les petites structures, les services publics peuvent faciliter la création, l’accès à l’information juridique et la professionnalisation. Pour les organisations plus importantes, les enjeux se multiplient : négocier des financements, structurer la transformation des produits, accéder aux marchés et représenter un grand nombre de membres. Dans les deux cas, la qualité des règles internes compte autant que les relations extérieures.

Le contrôle des membres, cœur de l’enjeu

L’autonomie se mesure d’abord dans le fonctionnement quotidien. Les membres peuvent-ils participer aux assemblées, voter, consulter les documents et contester les décisions ? Les dirigeants rendent-ils compte des partenariats et de l’usage des ressources ? Les élections internes permettent-elles une réelle alternance ? Ce sont ces éléments qui permettent d’évaluer la gouvernance, plutôt que la seule proximité visible avec une autorité.

Les effets d’une gouvernance insuffisamment contrôlée ne seraient pas les mêmes pour tous. Les producteurs membres peuvent subir des décisions qu’ils n’ont pas approuvées. Les salariés et les responsables opérationnels doivent composer avec les choix des dirigeants. Les partenaires publics, eux, peuvent apporter des moyens ou un accès institutionnel, mais leur soutien ne devrait pas se substituer aux décisions collectives.

À l’inverse, une coopération transparente avec les administrations peut aider une organisation à consolider son activité, à condition que les membres en fixent les termes. L’enjeu n’est donc pas de couper les coopératives de l’État. Il est de préserver une ligne de responsabilité claire entre partenariat public et pouvoir démocratique interne.

Un enjeu marocain qui dépasse Taroudant

Le débat concerne la place de l’économie collective dans le développement territorial marocain. Dans les régions agricoles, les coopératives peuvent organiser la production, renforcer la capacité de négociation des membres et créer de la valeur au-delà de l’exploitation individuelle. Leur solidité dépend toutefois de règles qui fonctionnent en pratique, pas seulement de principes inscrits dans les textes.

La question vaut aussi à l’échelle africaine. Dans plusieurs pays, les coopératives travaillent avec des administrations, des collectivités et des programmes de financement. Le principe international d’autonomie offre un repère commun : les partenariats sont compatibles avec l’identité coopérative si les membres gardent le contrôle démocratique. Pour le Maroc, le prochain point à observer reste donc concret : la transparence des décisions, la participation des adhérents et la capacité des instances coopératives à rendre des comptes.