À Ceuta, l’évacuation d’un campement ne règle pas la question des personnes qui y dormaient. Elle déplace aussi un enjeu devenu central pour la ville : que deviennent celles et ceux qui restent après les arrivées massives de l’été, et dans quelles conditions sont-ils pris en charge ?
Dimanche 11 octobre, la police espagnole a commencé à évacuer l’esplanade d’El Guano. L’opération a eu lieu deux jours avant la visite du roi Felipe VI et de la reine Letizia, prévue mardi 13 octobre. Ce calendrier alimente les interrogations sur la gestion des campements, sans suffire à établir que le déplacement royal en est la cause.
Une enclave espagnole à la frontière du Maroc
Ceuta est une ville autonome espagnole située sur la côte nord du Maroc. Avec Melilla, elle constitue une frontière terrestre entre l’Union européenne et le royaume marocain. Rabat revendique la souveraineté sur les deux villes ; Madrid les considère comme des territoires espagnols. Cette divergence donne à tout épisode frontalier une portée diplomatique qui dépasse la seule gestion locale.
La crise actuelle remonte aux arrivées des 30 et 31 juillet 2026. Les estimations relayées à l’époque évoquent plus de 70 000 personnes venues du Maroc, mais ce chiffre est considérable et doit être attribué aux autorités et aux médias qui l’ont rapporté, plutôt que présenté comme un décompte indépendant. La plupart seraient reparties dans les jours suivants ; d’autres ont continué à vivre dans des abris de fortune, sur des plages ou dans des espaces publics.
Ceuta dispose de moyens limités face à un afflux soudain. L’accueil, l’identification des personnes et la protection des mineurs mobilisent les services municipaux et nationaux. Les opérations précédentes sur les plages de Benítez et du Trampolín avaient déjà déplacé des occupants vers d’autres sites. El Guano était devenu l’un des derniers grands campements. L’agence espagnole EFE retrace la succession des évacuations.
Une évacuation sous forte présence policière
Le dispositif a débuté tôt dimanche matin sur l’esplanade de l’ancienne usine d’El Guano. Selon les informations publiées par EFE et reprises par plusieurs médias espagnols, plus de 350 policiers ont participé à l’opération. Des personnes présentes ont été conduites vers des services chargés de leur identification et de leur orientation. D’autres ont quitté les lieux avant l’arrivée des forces de l’ordre ou se sont dirigées vers les collines voisines.
Les estimations du nombre de personnes encore sur place variaient selon les médias et le moment de leur observation. Certaines dépêches évoquaient environ 400 occupants ; un reportage réalisé pendant l’intervention en a décrit un nombre inférieur. Il est donc plus prudent de ne pas confondre l’estimation des personnes présentes avant l’opération avec celles effectivement évacuées. Le quotidien espagnol El País détaille le déroulement et les transferts.
Les autorités ont présenté l’intervention comme la cinquième opération destinée à libérer des espaces publics ces dernières semaines. Des équipes de nettoyage ont ensuite dégagé les abords. Mais rendre une plage ou une esplanade accessible ne dit pas, à lui seul, si chaque personne évacuée a obtenu un hébergement adapté, un examen de sa situation ou un accompagnement juridique.
Ce point est particulièrement important pour les mineurs. Leur situation relève de procédures de protection distinctes de celles des adultes. Les autorités doivent donc identifier leur âge et leurs besoins avant de décider de leur prise en charge. Les informations disponibles sur l’opération ne permettent pas d’établir le parcours de chaque personne évacuée. Il faut éviter de présenter un transfert vers un service d’identification comme une solution durable d’hébergement.
Frontière, accueil et rapport de force diplomatique
La frontière de Ceuta dépend à la fois des décisions espagnoles et de la coopération avec le Maroc. Les mouvements de personnes, les contrôles et les retours peuvent ainsi devenir des sujets de négociation entre Madrid et Rabat. En mai 2021, un précédent afflux important avait déjà provoqué une crise entre les deux pays. Le gouvernement espagnol avait alors qualifié la situation de grave crise pour l’Espagne et l’Europe. La présidence espagnole avait exposé sa réponse à l’épisode de 2021.
La visite royale prévue à Ceuta le 13 octobre, puis à Melilla le 14 octobre, porte elle aussi une signification politique. Elle marque le déplacement du souverain dans deux villes dont la souveraineté est contestée par le Maroc. Le précédent de 2007, lorsque la visite du roi Juan Carlos avait suscité des tensions diplomatiques, rappelle que les gestes symboliques peuvent peser sur les relations bilatérales.
Pour les habitants de Ceuta, les conséquences sont concrètes : les campements affectent les espaces publics et sollicitent les services locaux. Pour les personnes migrantes, l’enjeu immédiat est différent : trouver un abri et connaître la suite donnée à leur situation. Pour Madrid et Rabat, enfin, la gestion de la frontière reste liée à une relation de voisinage où se croisent souveraineté, sécurité et coopération.
Ce que l’opération ne permet pas encore de conclure
L’évacuation d’El Guano met fin à un campement, pas nécessairement à la présence de personnes sans solution d’accueil dans la ville. Des départs volontaires, des transferts, des retours au Maroc et des déplacements vers d’autres quartiers peuvent modifier rapidement la situation. Les chiffres annoncés immédiatement après une opération doivent donc être suivis dans le temps et comparés à des sources indépendantes.
La question à surveiller après la visite royale est celle du suivi : où les personnes ont-elles été orientées, quels dispositifs restent accessibles et comment les autorités distinguent-elles les situations des adultes et des mineurs ? À l’échelle régionale, l’épisode rappelle aussi que la frontière de l’Union européenne à Ceuta ne se gère pas seulement par des opérations de police. Elle repose sur des choix d’accueil espagnols et sur une relation avec le Maroc dont les tensions politiques peuvent rapidement avoir des effets locaux.