Pour les familles de Bissau et des régions rurales, les premières semaines de vie d’un enfant pourraient devenir le centre d’un débat qui dépasse largement la recherche médicale : qui décide du niveau de protection offert aux nouveau-nés, et selon quelles règles ? Un essai sur l’hépatite B, contesté depuis plusieurs mois, vient de franchir une nouvelle étape, sans que toutes les questions sur son autorisation et son démarrage soient levées.

Un calendrier vaccinal au cœur du débat

En Guinée-Bissau, la vaccination contre l’hépatite B commence actuellement autour de six semaines, dans le cadre du calendrier infantile existant. Ce décalage avec la recommandation internationale s’inscrit dans une politique que le pays prévoit de faire évoluer : les autorités ont décidé en 2024 d’ajouter une dose administrée à la naissance, avec une introduction annoncée d’ici 2028. La Guinée-Bissau appartient à la CEDEAO, l’organisation régionale ouest-africaine de coopération politique et économique ; elle participe aussi aux travaux continentaux de santé publique portés par l’Union africaine et Africa CDC.

L’Organisation mondiale de la Santé recommande que tous les nouveau-nés reçoivent une première dose de vaccin contre l’hépatite B le plus tôt possible, idéalement dans les 24 heures après la naissance. Cette dose vise notamment à réduire le risque de transmission de la mère à l’enfant. Elle est suivie d’autres doses au cours de la petite enfance. L’OMS détaille sa recommandation sur la vaccination à la naissance.

Le sujet est particulièrement sensible dans le pays. Une enquête publiée dans une revue médicale et indexée par la Bibliothèque nationale de médecine des États-Unis estimait à 18,7 % la prévalence de l’hépatite B chez les adultes de Bissau. Ce résultat concerne une enquête locale, pas l’ensemble de la population nationale ; il donne néanmoins une indication de la présence du virus dans la capitale. L’étude sur l’hépatite B dans la population adulte de Bissau.

Un protocole de grande ampleur, une autorisation contestée

Le projet est porté par des chercheurs danois liés à l’Université du Danemark du Sud et au Bandim Health Project, un programme de recherche basé à Bissau. Il prévoit de suivre jusqu’à 14 000 nourrissons. Dans le groupe expérimental, les enfants recevraient une dose à la naissance ; dans l’autre, la première dose contre l’hépatite B serait donnée vers six semaines, selon le calendrier en vigueur. Le protocole vise à mesurer les effets de la vaccination précoce sur la santé des enfants.

Le plan a été suspendu par les autorités bissau-guinéennes en janvier 2026, le temps d’un nouvel examen éthique. Cette décision est intervenue après des interrogations sur la validité de l’évaluation initiale. Le ministre de la Santé avait alors indiqué que le comité national d’éthique n’avait pas, selon lui, examiné l’étude dans les conditions requises. Africa CDC, l’agence de santé publique de l’Union africaine, a soutenu la tenue d’un examen complémentaire. Le compte rendu de la suspension annoncée en janvier.

Le 7 octobre, le doyen de la faculté des sciences de la santé de l’université danoise a donné son accord pour que les chercheurs poursuivent le projet révisé. Des informations publiées le 9 octobre indiquent également que des responsables en Guinée-Bissau ont donné leur feu vert. Toutefois, les récits disponibles ne décrivent pas tous de la même manière la portée de cette décision : l’accord de l’établissement danois ne suffit pas, à lui seul, à établir que toutes les autorisations nationales sont définitivement acquises ni que les recrutements ont commencé. Il faut distinguer validation éthique, autorisation administrative et lancement effectif de l’essai. Les dernières informations sur le feu vert accordé au protocole révisé.

La question du consentement et de la protection

Les chercheurs défendent l’étude en rappelant que la dose à la naissance n’est pas encore administrée de manière systématique dans le pays. Le protocole comparerait donc la nouvelle stratégie au calendrier actuellement appliqué. Mais cet argument ne met pas fin au débat : une pratique en vigueur ne répond pas automatiquement à la question de savoir si le report de la vaccination est acceptable lorsqu’une recommandation de l’OMS prévoit une protection plus précoce.

La controverse porte aussi sur la qualité du consentement parental, la capacité du système de santé à dépister les mères et à assurer le suivi, ainsi que sur la répartition des risques et des bénéfices. La version révisée du protocole inclurait un dépistage de l’hépatite B chez les femmes enceintes. Un dépistage réduit certains risques, mais ne les supprime pas entièrement : un résultat négatif ne garantit pas à lui seul qu’une infection maternelle soit exclue.

Les effets ne seraient pas les mêmes pour toutes les familles. Dans les maternités de Bissau, les équipes pourraient être davantage en mesure de proposer un dépistage et un suivi. Dans les zones rurales, l’accès aux soins prénataux et la continuité des visites peuvent être plus difficiles. Pour les parents, l’enjeu immédiat est de comprendre à quel groupe leur enfant pourrait être assigné et quelles protections seraient offertes. Pour les soignants, l’étude ajouterait des exigences de suivi à un système déjà chargé.

Le financement américain du projet, rapporté à hauteur de 1,6 million de dollars, contribue également aux interrogations. Le secrétaire américain à la Santé, Robert F. Kennedy Jr., a publiquement fait l’éloge des chercheurs, dans un contexte où la politique vaccinale américaine fait l’objet de changements et de débats. Cette proximité politique alimente la méfiance ; elle ne constitue toutefois pas, à elle seule, une preuve sur la validité scientifique du protocole. La discussion doit donc porter sur des éléments vérifiables : méthodes, consentement, surveillance indépendante et accès des participants aux soins.

Un test de gouvernance sanitaire pour la région

Au-delà de l’essai lui-même, la question centrale est celle de la capacité de la Guinée-Bissau à fixer les conditions d’une recherche menée avec des partenaires étrangers. L’examen indépendant, la transparence des autorisations et la représentation de chercheurs et de professionnels bissau-guinéens seront déterminants pour la confiance du public. Les autorités nationales ne peuvent être réduites au rôle d’hôtes d’un projet conçu ailleurs : elles doivent pouvoir l’amender, le suspendre ou le refuser.

La prochaine étape à surveiller est donc concrète : la publication du protocole actualisé et des décisions formelles des autorités bissau-guinéennes, puis la confirmation de la date éventuelle de recrutement. Tant que ces éléments ne sont pas clairement établis, parler d’un essai déjà lancé serait prématuré. Pour la Guinée-Bissau, comme pour les autres pays de la CEDEAO, cette affaire pose une question durable : comment développer la recherche locale tout en garantissant que les normes de protection des participants ne varient pas selon le pays où se déroule l’étude ?