Un accès sans droits de douane peut ouvrir une porte commerciale. Il ne garantit ni que le poisson somalien arrivera jusqu’aux ports chinois, ni que les revenus profiteront aux communautés qui le pêchent. Pour la Somalie, l’enjeu est donc double : convertir un accord d’accès au marché en activité locale, sans fragiliser les stocks marins.

Un débouché commercial, mais pas encore une filière prête

Le 13 juillet 2026, à Mogadiscio, la Somalie et la Chine ont signé un protocole portant sur les exigences d’inspection et de quarantaine des produits aquatiques sauvages somaliens. Le texte doit permettre aux poissons et autres produits concernés d’accéder au marché chinois avec un traitement tarifaire nul. Un média somalien a rapporté que les exportations officielles étaient prévues à partir de septembre. Mais les informations consultées ne permettent pas de confirmer que les expéditions ont effectivement commencé.

Cette distinction compte. La suppression des droits de douane réduit un coût à l’entrée, mais ne supprime pas les autres conditions d’accès. Les produits doivent respecter les normes sanitaires chinoises, être traçables et provenir d’établissements autorisés. Les autorités doivent aussi pouvoir contrôler leur qualité et délivrer les certificats requis.

Les obstacles sont concrets : chambres froides, transport réfrigéré, quais adaptés et unités de transformation restent nécessaires pour conserver le poisson et l’expédier régulièrement. Sans ces équipements, les pêcheurs et les petites entreprises risquent de ne pas pouvoir fournir les volumes ni la qualité exigés par les acheteurs.

Le protocole sanitaire ne doit pas non plus être confondu avec une autorisation générale de pêche accordée aux navires chinois. Il concerne l’exportation des produits. Les licences de pêche relèvent d’autres décisions et dispositifs de contrôle.

La question des licences et de la surveillance en mer

Cette séparation juridique n’efface pas les tensions autour de l’exploitation des eaux somaliennes. En mars 2024, le ministère somalien de la Pêche a délivré 19 licences hauturières à des palangriers chinois ciblant le thon, selon un document de la Banque mondiale. Ces permis ont rapporté un million de dollars, réparti avec les États fédérés. Une licence ne prouve pas, à elle seule, qu’un navire a enfreint la loi ; elle rend toutefois déterminants le suivi des captures, des zones de pêche et du respect des règles.

Les inquiétudes locales s’inscrivent dans une histoire plus longue. Le contrôle de vastes espaces maritimes demeure difficile, tandis que les moyens de surveillance et de sanction sont limités. Des pêcheurs artisanaux dépendent directement des prises côtières. Ils disposent de moins de moyens que les flottes industrielles pour s’éloigner, conserver leurs captures ou absorber une baisse des prises.

En décembre 2024, un bateau de pêche appartenant à des intérêts chinois a été retenu au large du Puntland, dans le nord-est somalien. Les autorités locales ont indiqué que sa licence avait expiré ; les circonstances précises de l’incident et les accusations liées à ses activités n’établissent pas que tous les navires étrangers pêchent illégalement. L’épisode a néanmoins montré combien les règles de licence, les compétences des autorités fédérales et régionales et la sécurité en mer peuvent se chevaucher.

Qui captera la valeur du poisson ?

Si les exportations progressent, leurs retombées dépendront de l’organisation de la filière. Des infrastructures de conservation et de transformation pourraient créer des emplois à terre, notamment dans les ports, les ateliers et le transport. Mais si les sociétés capables d’investir contrôlent seules l’achat, le stockage et l’expédition, les pêcheurs pourraient rester cantonnés à la vente de prises brutes, avec une faible part de la valeur finale.

La pression commerciale peut aussi déplacer les priorités. Une hausse des commandes destinées à l’exportation pourrait favoriser les espèces les plus rentables à l’étranger, au détriment de l’approvisionnement des marchés somaliens. Le risque n’est pas automatique : il dépendra des volumes autorisés, des espèces visées, des périodes de fermeture éventuelles et de la capacité à sanctionner les infractions.

Le gouvernement fédéral, les administrations des États fédérés et les communautés côtières ont donc des intérêts liés, mais pas toujours identiques. Les recettes de licences et les investissements attirent les autorités. Les pêcheurs, eux, ont besoin d’un accès durable aux zones de pêche et de mécanismes transparents pour signaler les abus. Publier les licences, suivre les navires et rendre compte des contrôles aiderait à réduire les soupçons et à protéger les ressources.

Un enjeu somalien et régional

La Somalie est membre de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), organisation régionale de la Corne de l’Afrique. Les poissons et les marchés ne s’arrêtent pas aux frontières : les échanges côtiers, la surveillance maritime et la lutte contre la pêche illégale appellent une coordination entre pays voisins. L’IGAD souligne notamment l’importance du commerce régional des produits halieutiques pour les revenus et la sécurité alimentaire.

Le dossier rejoint aussi les travaux de la Commission des thons de l’océan Indien, qui établit des règles de gestion pour les espèces migratrices. Pour la Somalie, l’accès au marché chinois pourrait diversifier les débouchés et encourager des investissements. Mais l’indicateur décisif ne sera pas seulement le nombre de cargaisons : il faudra observer qui possède les installations, quels revenus reviennent aux acteurs locaux et si les stocks restent en mesure de se renouveler.

Le protocole commercial ouvre une possibilité, pas une garantie de développement. Sa portée se jugera à la mise en œuvre des contrôles sanitaires et maritimes, à la transparence des licences et à la place accordée aux pêcheurs somaliens dans la chaîne de valeur.