Une coopérative est une entreprise, mais pas une entreprise comme les autres : ses membres en détiennent collectivement le capital et participent aux décisions. Au Maroc, cette autonomie est au cœur d’un débat institutionnel relancé par une question simple : jusqu’où l’État peut-il accompagner ces structures sans prendre la place de ceux qui les font vivre ?
Un secteur qui grandit, un office au rôle étendu
Créé en 1962, l’Office du développement de la coopération (ODCO) est chargé d’appuyer et de structurer le mouvement coopératif marocain. L’établissement public tient notamment le registre central, accompagne les coopératives, contribue à leur formation et vérifie la conformité de leur gestion à la loi. Son mandat place donc l’office à la fois dans le soutien au secteur et dans certaines fonctions de contrôle.
Les chiffres disponibles donnent la mesure de l’enjeu. Fin novembre 2025, le Maroc comptait 65 315 coopératives et 788 969 membres, dont 272 583 femmes et 18 036 jeunes, selon le bilan de l’ODCO. Le chiffre de 63 445 coopératives, avancé dans un débat public en janvier 2026, correspond à un décompte antérieur. Les données de l’office répartissent aujourd’hui le total entre douze régions et de nombreux secteurs, de l’agriculture à l’artisanat, en passant par les services et le recyclage.
Ces structures ne forment pas un ensemble uniforme. Certaines sont implantées dans des villes et accèdent plus facilement aux marchés ou aux outils numériques. D’autres dépendent de l’activité agricole ou artisanale, souvent liée aux territoires et aux saisons. Les besoins d’accompagnement, de financement et de formation diffèrent donc selon les membres, les régions et les filières.
La tension entre contrôle public et autonomie
La loi marocaine n° 112-12 fait de l’autonomie et de l’indépendance l’un des principes coopératifs. Elle affirme aussi la gestion démocratique par les membres. La question n’est donc pas de savoir si une coopérative doit respecter la loi : elle le doit. Le débat porte plutôt sur la frontière entre un contrôle destiné à protéger les membres et une intervention qui limiterait leur pouvoir de décision.
Cette distinction compte dans la pratique. Un contrôle proportionné peut contribuer à prévenir les abus et à protéger les coopérateurs ou leurs partenaires. En revanche, si les démarches deviennent trop lourdes ou si les décisions internes sont dictées de l’extérieur, les membres risquent de perdre la maîtrise de leur entreprise. Les petites structures, qui disposent rarement de services administratifs spécialisés, peuvent être particulièrement sensibles à la charge des formalités.
La critique adressée à l’ODCO dans le texte à l’origine de ce débat porte précisément sur cette tension. Son auteur estime que la tutelle publique et les missions de contrôle peuvent entrer en contradiction avec l’autonomie coopérative. Il évoque également des critiques formulées par des organes de contrôle nationaux. Cependant, les éléments accessibles ici ne permettent pas de vérifier le contenu précis des rapports cités ni d’établir indépendamment les griefs avancés. Ils ne peuvent donc être présentés comme des conclusions confirmées.
Un cadre international qui appelle à la concertation
La Recommandation n° 193 de l’Organisation internationale du travail (OIT), adoptée le 20 juin 2002, définit la coopérative comme une association autonome, fondée sur l’adhésion volontaire et le contrôle démocratique. Elle n’exclut pas l’action publique : elle encourage les gouvernements à mettre en place un cadre favorable, à faciliter l’accès aux services et aux financements, tout en respectant la nature propre des coopératives. Elle recommande aussi de consulter les organisations coopératives lors de l’élaboration ou de la révision des politiques et des règles qui les concernent.
La question dépasse donc le choix entre intervention et retrait de l’État. Il s’agit de savoir comment concevoir un accompagnement utile sans affaiblir la gouvernance des membres. Formation, conseil juridique, accès au financement et ouverture de débouchés peuvent renforcer une coopérative. À l’inverse, un financement assorti de conditions qui déplacent le pouvoir de décision peut fragiliser son indépendance. La transparence des critères et la participation des coopérateurs deviennent alors essentielles.
Au Maroc, l’ODCO présente une feuille de route 2026-2028 axée sur la structuration du secteur, la transformation numérique, les compétences et l’accès aux marchés. Parmi les mesures annoncées figurent la généralisation de la télédéclaration à partir de juin 2026 et un système d’évaluation des coopératives fondé sur leurs performances. Ces outils pourraient simplifier le suivi et mieux orienter l’accompagnement. Leur effet dépendra toutefois de leur mise en œuvre, de leur accessibilité aux petites structures et de la place accordée aux membres dans les décisions qui les concernent.
Un enjeu national aux résonances africaines
Le débat s’inscrit dans un moment où les coopératives sont mises en avant comme acteurs de l’emploi et de l’inclusion économique. L’ODCO indique que 24 558 emplois supplémentaires ont été générés en un an, selon son bilan portant sur la fin de 2025. Ce chiffre émane de l’établissement lui-même et doit être lu comme tel : il renseigne sur le bilan officiel, sans suffire à mesurer la stabilité des emplois, les revenus des membres ou les écarts entre territoires.
La clôture à Rabat de l’Année internationale des coopératives, le 28 janvier 2026, a aussi placé le modèle coopératif dans une perspective de coopération africaine et internationale. Pour le Maroc, l’enjeu est désormais de faire coïncider les objectifs de croissance du secteur avec ses principes fondateurs. À l’échelle continentale, la même question traverse les politiques d’appui aux coopératives : comment mobiliser l’expertise et les ressources publiques tout en laissant les membres gouverner leurs entreprises ?
Les prochaines étapes permettront d’évaluer cette recherche d’équilibre : la mise en place des outils numériques annoncés, l’application du cadre de contrôle et la participation réelle des réseaux coopératifs à l’évolution des règles. Pour les coopérateurs, l’indicateur décisif ne sera pas seulement le nombre de structures créées. Ce sera aussi leur capacité à prendre leurs décisions, à accéder aux marchés et à défendre durablement les intérêts de leurs membres.