À Durban, sous l’apartheid, Navi Pillay a défendu des opposants au régime. Des décennies plus tard, cette juriste sud-africaine reçoit le Nobel de la paix pour son engagement en faveur du droit international. La distinction met en lumière une question pressante : que peut encore la justice lorsque ses décisions et ses institutions sont contestées ?

De Durban aux juridictions internationales

Le Comité Nobel norvégien a annoncé, vendredi 9 octobre 2026 à Oslo, que Navanethem « Navi » Pillay recevrait le prix Nobel de la paix. Âgée de 85 ans, elle est récompensée pour ses efforts en faveur de la paix et du droit international. Le président du comité, Jørgen Watne Frydnes, a salué son rôle dans la poursuite des crimes de guerre, des crimes contre l’humanité et du génocide. L’Associated Press et d’autres médias ont rapporté l’annonce.

Née à Durban, en Afrique du Sud, dans une famille d’origine tamoule, Pillay a commencé à exercer comme avocate en 1967. Elle fut la première femme à ouvrir un cabinet dans la province du Natal, selon la biographie publiée par la Cour pénale internationale. Sous l’apartheid, elle a défendu des militants opposés au régime et mis en lumière des cas de torture et les conditions de détention de prisonniers politiques.

Après la fin de l’apartheid, Nelson Mandela l’a nommée à la Haute Cour sud-africaine. Son parcours l’a ensuite menée au Tribunal pénal international pour le Rwanda, chargé de juger des responsables du génocide de 1994 contre les Tutsis. Elle a également été juge à la Cour pénale internationale, puis Haute-Commissaire des Nations unies aux droits de l’homme de 2008 à 2014. Ces fonctions l’ont placée au cœur de dossiers où l’établissement des faits, la responsabilité pénale et la protection des victimes se heurtent aux rapports de force politiques.

Le dossier de Gaza au cœur de l’attention

Ces dernières années, Pillay a présidé une commission d’enquête indépendante du Conseil des droits de l’homme de l’ONU sur les territoires palestiniens occupés, y compris Jérusalem-Est, et Israël. Dans un rapport publié le 16 septembre 2025, la commission a conclu que les autorités et forces israéliennes avaient commis et continuaient de commettre un génocide dans la bande de Gaza. Cette conclusion est celle de la commission d’enquête, et non un jugement rendu par une cour.

La distinction est importante. Une commission d’enquête des Nations unies recueille et analyse des éléments, puis formule des conclusions relevant de son mandat. Elle ne prononce pas de condamnation pénale. Le rapport est consultable sur le site des Nations unies. Israël a rejeté les accusations de génocide et contesté les conclusions de la commission, tandis que les enquêtes et procédures judiciaires internationales suivent leurs propres voies.

La Cour internationale de Justice, elle, règle les différends entre États et peut rendre des ordonnances ou des avis consultatifs. L’Afrique du Sud a saisi cette juridiction en décembre 2023 au titre de la Convention sur le génocide. La procédure reste distincte du travail de la commission présidée par Pillay : les deux instances n’ont ni le même mandat ni la même fonction. Confondre leurs conclusions brouillerait la portée juridique de chacune.

Une reconnaissance qui résonne en Afrique australe

Pour l’Afrique du Sud, le prix relie deux moments de son histoire sans les confondre : la lutte contre un système de ségrégation raciale et les débats actuels sur l’application égale du droit international. Le pays a fait de son expérience de transition et de sa Constitution une partie de son identité diplomatique. Mais sa position sur Gaza suscite aussi des désaccords à l’étranger et place Pretoria au centre d’un débat international où les enjeux juridiques côtoient les alliances politiques.

La portée régionale ne se limite pas à la diplomatie sud-africaine. Membre de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), l’Afrique du Sud évolue dans un ensemble où la paix, la sécurité et la coopération entre États sont des priorités affichées. À l’échelle continentale, le Conseil de paix et de sécurité de l’Union africaine est chargé de contribuer à la prévention et au règlement des conflits. L’Union africaine présente ce conseil comme un pilier de son architecture de paix et de sécurité, notamment pour la prévention des crimes graves et la défense de l’État de droit.

Le Nobel ne transforme toutefois ni les décisions des tribunaux ni les positions des gouvernements. Il distingue une trajectoire et attire l’attention sur la responsabilité juridique, à un moment où des institutions internationales subissent des pressions. Pour les gouvernements, l’enjeu est celui de la cohérence entre les principes qu’ils défendent et leurs actes. Pour les populations, les procédures n’effacent pas les violences, mais elles peuvent établir des faits, préserver des preuves et ouvrir la voie à des responsabilités.

Ce que le prix change — et ce qu’il ne change pas

Le prix Nobel donne une visibilité nouvelle au parcours de Pillay et au travail des juridictions internationales. Il ne constitue cependant ni une décision judiciaire sur Gaza ni une réponse aux contestations adressées à ces institutions. Son effet immédiat est surtout politique et symbolique : il place le droit international au centre de l’actualité et rappelle que la paix ne dépend pas seulement de cessez-le-feu, mais aussi de règles reconnues et appliquées.

Pour Pretoria et ses partenaires de la SADC, le suivi portera sur la manière dont les États africains défendront ces principes dans les forums régionaux et multilatéraux. À l’échelle de l’Union africaine, la question demeure concrète : comment faire respecter les normes communes lorsque les intérêts des États divergent ? Le parcours de Pillay, de Durban aux juridictions internationales, donne à cette interrogation une résonance particulière en Afrique du Sud, sans en faire une réponse à lui seul.